NÉGLIGÉNIAL

Rien n’est plus difficile à organiser que la spontanéité. Ce qu’on appelle le naturel résulte d’une longue patience, d’un travail artisanal de très longue haleine. Voilà pourquoi il aura fallu attendre près de deux mois après son élection pour voir le Président de la République fixer son choix sur l’image qui deviendra sa photo officielle pour toute la durée du quinquennat.

La fameuse photographie a vocation à être affichée d’abord dans les quelque 36.000 mairies françaises et dans les autres lieux où le service public se donne à voir dans sa continuité mais aussi dans sa solennité. Il n’est donc pas mauvais que le portrait officiel du Président vienne incarner une République inspirant aux citoyens confiance et respect.

N’oublions pas cependant qu’Emmanuel Macron ne fait rien comme les autres, particulièrement pas comme ses prédécesseurs. Il n’a donc pas voulu de ces photos très posées montrant une éminence altière et cadenassée dans les codes de l’autorité : tenue impeccable, fond studieux de bibliothèque bien rangée, collier de grand maître de la Légion d’Honneur en sautoir. Le genre n’admet guère la fantaisie.

Notre Emmanuel en a décidé autrement. La photo a été prise dans son bureau et suggère que le nouveau président n’a pas de temps à perdre avec des futilités. Il a cependant conservé les deux drapeaux français et européen ; il ne renie pas l’essentiel. Pour le reste, on fait plus que changer de génération, on change de monde. Ni debout ni assis, le Président a posé nonchalamment ses fesses sur le bord de son bureau où il se cramponne de ses mains fermes comme chacun sait.

Mais que fallait-il laisser au photographe le soin de surprendre sur le bureau ? Quels objets pouvaient laisser penser aux citoyens que leur président était sérieux sans être ennuyeux ? D’abord une pendule pour rappeler qu’Emmanuel Macron se donne volontiers comme le « maître des horloges », peut-être sur le conseil d’un de ses soutiens fidèles, ce Jacques Attali qui fut jadis confondu pour avoir plagié Ernst Jünger et son « Traité du Sablier ». Souhaitons que cette pendulette lui rappelle aussi la sagesse de François Mitterrand selon qui « le temps se venge de ce qu’on fait sans lui ».

Pour donner la meilleure image, il faut aussi laisser traîner quelques livres. On n’est pas dans le bureau de Donald Trump. Alors, on aperçoit un tome des « Mémoires de guerre » du général De Gaulle, un recueil de poésie légèrement surannée d’André Gide, « Les Nourritures terrestres » (« Nathanaël, je te raconterai… », et, plus surprenant, un volume de Stendhal avec probablement « Le Rouge et le Noir », le roman préféré du Président. On peut comprendre qu’il ait besoin de se ressourcer, de temps à autre, à la prose marmorienne du général ou aux vers un peu datés de Gide mais pourquoi Stendhal ? Quand on a lu « Le Rouge et le Noir » dix fois, on n’a plus grand-chose à en apprendre. Et si Julien Sorel est un héros particulièrement séduisant, sa fin n’est pas susceptible de provoquer des vocations. Dans ce cas précis, « Le petit Prince » aurait été plus accepté. Bref, ajoutez un stylo et un encrier et la photo est bouclée : notre Président sait lire et écrire.

En observant cet énorme travail pour aboutir à un air moderne et détendu, on pense à ces gens riches et « dans le vent » qui paient très cher pour qu’on déchire soigneusement leurs jeans tout neufs. Enfantillages.

 

MAGIE

Enfin ! Le Tour de France est reparti. Nous allons vivre trois semaines dans l’épopée avec, cette année, des étapes intégralement retransmises. Nous avons patienté avec des ersatz : une Vuelta d’excellent niveau, les championnats du monde et leur abonné P. Sagan, les classiques du printemps, un Giro passionnant et un Critérium du Dauphiné à suspense. Fort bien, mais rien de tout cela ne vaut le Tour. Avec son article défini car il n’y en a qu’un.

Enfin ! En partant de Düsseldorf, la Grande Boucle signe sa réconciliation avec l’Allemagne d’où elle n’avait plus pris le départ depuis 1987, à Berlin. Les années 90 avaient été marquées par les performances douteuses de l’équipe Telekom, le déclassement de Bjarne Riis et Jan Ulrich et même le soupçon sur les six maillots verts d’Erik Zabel. La télévision allemande ne retransmettait même plus la course. Tout cela est enfin derrière nous.

Enfin ? Verra-t-on de véritables attaquants contester la suprématie de Chris Froome qui court comme un ordinateur avec une équipe capable de verrouiller la course.  Les performances de la Sky sont d’ailleurs assombries par les rumeurs concernant la victoire de Bradley Wiggins en 2012. Les Anglais en font-ils trop ? Certainement. Rencontreront-ils une véritable opposition ? Ça n’est pas sûr.

Enfin ? Allons-nous en terminer avec les affaires de dopage et les suspicions permanentes sur l’une des plus belles épreuves sportives du monde ? Tom Dumoulin, le vainqueur du Giro, est devenu tout soudain grimpeur lors de la Vuelta 2015. Dumoulin va trop vite, Dumoulin va trop fort. De même que Fuglsang, vainqueur surprise du Dauphiné sous le maillot de la sulfureuse Astana. L’équipier de Fabio Aru est devenu son patron, avec la bénédiction d’un certain Vinokourov. Bizarre, bizarre. Mais qu’on nous laisse croire au miracle comme ces enfants trop âgés qui prolongent leur petite enfance en faisant mine de croire encore au Père Noël.

Enfin ? Va-t-on courir autrement que pour la deuxième place ? Quintana le mystérieux prendra-t-il enfin ses responsabilités ? Richie Porte n’est-il pas trop ami avec Froome malgré leur embrouille du Dauphiné ? Esteban Chaves utilisera-t-il l’énorme potentiel qu’on lui devine ? Louis Meintjes, le jeune Sud-Africain suceur de roues parviendra-t-il à s’émanciper ? Et Contador, magnifique attaquant vieillissant, arrivera-t-il à dynamiter le Tour ?

Enfin ? Verra-t-on, 32 ans après le dernier succès de Bernard Hinault un Français remporter le Tour qui est le nôtre ? Ou devrons-nous attendre encore un successeur comme on l’attend à Roland Garros pour les tennismen français depuis 34 ans ? Romain Bardet, le sérieux, le modeste, le réfléchi, le grimpeur en a la possibilité. Peut-être moins que Thibaut Pinot, le fantasque, la grande gueule, le génie irrégulier qui déteste la chaleur en juillet mais, dans tous les cas, ce sera entre ces deux-là, et s’ils parvenaient à s’allier contre toutes leurs mauvaises habitudes, ils pourraient tirer un magnifique feu d’artifice en bleu, blanc, rouge.

Enfin, c’est presque anecdotique mais un contre-la-montre de 14 kilomètres couru en Allemagne, plat comme la main ou plutôt comme le Rhin quand il s’étale, était promis à Tony Martin. Parce qu’il est allemand et parce qu’il est champion du monde de la spécialité. Cela ne s’est pas vérifié et… la Sky a gagné. Sans écarts catastrophiques entre les favoris. La vraie course commencera aujourd’hui. Enfin !

 

MÉMORIAL

Il suffit donc de mourir pour être encensé. C’est bien facile quand on y pense. L’encens dont il est question ici n’est pas celui des cérémonies religieuses, naturellement, mais celui des éloges sans nuances dont sont couverts, sauf exceptions telles que Jack l’éventreur, les personnes qui viennent à disparaître.

C’est ainsi que les hommages se sont multipliés depuis la disparition de Louis Nicollin. Le décès d’une personnalité ayant acquis une certaine notoriété constitue bien sûr un événement digne d’intérêt et notre propos n’est pas de discuter le nombre des échos donnés à la mort du président du club de Montpellier-Hérault. La brutalité de l’accident cardiaque dont il a été victime justifie incontestablement l’émotion qui a teinté ces nombreux commentaires. Cela va sans dire pour tous ceux qui ont été proches du disparu et même, admettons-le encore, pour ceux qui prétendent l’avoir été alors qu’on se rappelle surtout les différends qui ont pu les opposer au défunt.

A bien des égards, la carrière de Louis Nicollin était digne d’éloges. D’abord parce qu’il a présidé son club pendant plus de quarante ans alors qu’on pourrait souhaiter une telle constance de leurs dirigeants à bien d’autres équipes comparables. Qu’on pense, par exemple et sans y insister, à l’Olympique de Marseille… Ensuite, comme beaucoup de journalistes l’ont souligné, l’homme avait pris, au sens propre, ses responsabilités, c’est-à-dire qu’il injectait dans les finances de Montpellier, aussi budgétivores que celles de toutes les équipes de L1, l’argent qui lui appartenait. Son cas n’est pas unique mais il est, disons-le aussi, assez rare et, si l’on excepte les cas très particuliers du PSG et de Monaco qui bénéficient d’apports très extérieurs au monde du sport, on voit dans le football beaucoup de dirigeants salariés comme ceux du CAC 40, soit des PDG à responsabilité limitée qui ne semblent concernés que par les profits. Enfin, et ce point a été lui aussi souligné, Louis Nicollin avait « le mérite de la franchise » ; il disait ce qu’il pensait.

C’est précisément sa pensée qui impose des guillemets. A l’heure où seules les louanges semblent admissibles, on a l’impression d’une amnésie générale sur les débordements de l’homme. On peut tenter de rattacher, avec bien des efforts rhétoriques, la grossièreté et la vulgarité à une tradition de truculence rabelaisienne qui appartiendrait à notre génie national. Soit. Mais la brutalité formelle des mots ne doit pas faire oublier le contenu du discours. La contestation systématique de l’arbitrage ou des pratique de l’adversaire ne fait certainement pas partie de cette fonction exemplaire qu’on assigne, souvent à tort au moins à l’excès, au sport professionnel. Pas plus que les commentaires négatifs sur ses propres joueurs ou sur ses entraîneurs même s’ils sont suivis, sans trop de souci de cohérence, de caresses administrées dans le sens du poil. Surtout, les propos de Louis Nicollin sur le joueur Benoît Pedretti, traité de « tarlouze », peuvent difficilement passer par pertes et profits comme des scories sans importance. L’homme était grand ami de Georges Frêche, lui aussi spécialisé dans le propos décomplexé. Une amitié assez naturelle, somme toute.

Nous avons vu beaucoup d’images de son musée personnel du foot. Cette réalisation témoigne de sa passion… de même que le bilan relativement modeste de sa présidence : un titre de champion et une Coupe de France. Louis Nicollin aura plus défrayé la chronique par ses mots que par les performances de son club. Une raison de plus pour qu’il repose en paix.

            (Vendredi 30 juin 2017

DÉMOGRAPHIE

Nous avons tous tendance à sous-estimer la Norvège. Depuis que, repliée dans la prospérité que lui apporte le pétrole de la Mer du Nord, elle a refusé, en 1972, d’adhérer à la Communauté européenne, nous ne la connaissons plus que par ce qu’elle exporte. Du pétrole donc et du gaz. Des Vikings et leurs drakkars. Erik le Rouge et Eva la Verte. Du hareng et de la morue. Mais aussi du saumon domestique bourré de farines animales et d’énormes spécimens de ce king crabe que des savants soviétiques avaient imprudemment ramené du lointain Kamtchatka pour l’introduire subrepticement dans la Mer Blanche et la Mer de Barents, d’où il a colonisé toutes les côtes des pays voisins où il prolifère au détriment de toutes les autres espèces marines.

C’est à peu près tout même si l’on n’oublie pas que c’est à Oslo que, chaque année, le jury suédois du Nobel de la Paix attribue son prix prestigieux à n’importe qui ou presque. Pour nous, la Norvège n’est qu’une succession de cartes postales avec un littoral échancré de fjords profonds et visité par des croisières de retraités américains ; et encore quelques troupeaux de rennes vaguement surveillés par des Lapons subventionnés afin de ne plus se déplacer qu’en motoneige ou en hélicoptère. Avec son P.I.B. par habitant, l’un des plus élevés du monde, la Norvège n’est qu’une nation égoïste se désintéressant du reste du monde. C’est à peine si elle fait parler d’elle lorsque le nazi Anders Breivik assassine des dizaines de jeunes socialistes qui pique-niquaient sur l’île d’Utoya, faisant chez nous une victime collatérale en la personne du talentueux et très réactionnaire Richard Millet qui avait cru judicieux de s’offrir un exercice littéraire d’hommage à l’auteur de cette tuerie.

Mais ces jours-ci, les Norvégiens nous ont obligés à dresser l’oreille, à leur prêter attention. Ils détenaient un magnifique monument naturel, un rocher baptisé « Trollpikken », traduisez « Le pénis du Troll ». C’était, dans le Sud-Ouest du pays, du côté de Bergen donc, une excroissance rocheuse imitant de façon saisissante un sexe masculin en érection. La version convexe de « L’origine du monde » de Gustave Courbet, si l’on préfère.

Il se trouve que des malfaisants aux motivations inconnues mais nécessairement troubles ont vandalisé cette superbe protubérance rocheuse. Castration symbolique, l’énorme phallus minéral a été tranché à la base. Un désastre. Une calamité. Une honte.

Heureusement, certains Norvégiens sont encore doués d’un sens civique minimal. Ils ont donc mis la main à la poche (17.000 euros déjà collectés) et à la tâche pour une manipulation d’un nouveau genre. Ils vont réparer le sexe flétri.

Il en va, à vrai dire, de la survie du pays. Avec une superficie de 325.000 km2, la Norvège ne compte qu’un peu moins de 4.500.000 habitants. Il est donc urgent de repeupler. Cette urgence s’impose plus encore pendant l’été boréal où les jours sont interminables. Les couples norvégiens accablés par le soleil de minuit n’ont guère d’autres occupations que d’œuvrer à leur reproduction. Le Trollpikken remplissait évidemment une fonction suggestive d’utilité publique, et il est capital de le remettre en érection. Par tous les moyens.

            (Jeudi 29 juin 2017

GAULOISERIES

Un peu de répit, enfin ! Depuis six mois, nous vivons au rythme des élections, de leur préparation et de leurs suites, une actualité tellement envahissante qu’elle a relégué à l’arrière-plan des événements certes très importants mais qui, par leur nature, pouvaient attendre avant d’être livrés au commentaire.

Ainsi, les 17 et 18 juin derniers, la France n’a pas connu seulement le deuxième tour des législatives ou la commémoration de l’appel du général De Gaulle mais aussi les Journées nationales de l’archéologie. C’est un sujet capital mais il est vrai que nos gisements archéologiques n’évoluent pas beaucoup en un mois.

C’est cependant à cette occasion qu’a été fêtée la fin des fouilles d’une domus remarquable sur l’oppidum de Bibracte, dans le Sud du Morvan. Les fouilles de Bibracte ont été entreprises pendant le règne de Napoléon III et elles ont révélé, en un siècle et demi, une foule de trésors. Il faut dire que cette cité gauloise très peuplée et très animée était la capitale des Eduens, sans doute le peuple le plus évolué de la nation gauloise.

Les Eduens avaient noué une alliance avec les Romains bien avant les autres Gaulois. Ils avaient, dans leur capitale située au sommet du Mont Beuvray, un Sénat calqué sur celui de Rome d’où ils recevaient des amphores de vin dès le III° siècle avant J.C. Ils s’habillaient de toges, à la romaine là encore, et non de peaux de bêtes et vivaient dans de belles villas, pas dans des cavernes. Pas de festins de sangliers à Bibracte la très civilisée.

Le développement de la cité était tel que les Eduens durent être bien marris lorsque Vercingétorix vint dans leur capitale, après sa victoire de Gergovie contre Jules César, pour appeler tous les peuples celtes à s’unir pour chasser les Romains du territoire de la Gaule ; même éphémère, l’alliance ainsi proposée par le jeune chef Averne, fils du roi Celtill, fut acceptée par tous. Elle déboucha sur l’affrontement Gaulois-Romains d’Alésia avec une conclusion désespérante pour la Gaule, cette conclusion que nous ne connaissons guère que par les comptes-rendus en forme de rodomontades de César.

La vengeance de l’apprenti dictateur fut terrible puisqu’il fit raser les fortifications de Bibracte et installa la grande capitale régionale dans l’actuelle cité d’Autun qui devait devenir Augustodunum, la ville d’Auguste. C’en était fini de l’histoire glorieuse des Eduens.

Mais le prestige de Bibracte reste intact dans la mémoire nationale. François Mitterrand y avait lancé d’importants travaux qui ont restitué les principaux bâtiments et monuments d’une cité puissante et prospère établie sur plus de 200 hectares urbains. Le Président de la République était tellement attaché à ce site que la rumeur lui a prêté, sans être jamais démentie, le projet d’y faire réaliser son propre tombeau afin d’être, le moment venu mais pour l’éternité, enseveli dans le plus ancien des hauts lieux de notre histoire nationale. Probablement du fait de ces indiscrétions, le projet n’eut pas de suite.

C’est un de ses suiveurs qui s’est pris d’affection pour le site de Bibracte. Imitant François Mitterrand qui escaladait, à peu de distance de là, la Roche de Solutré lors de chaque lundi de Pentecôte, le sémillant Arnaud Montebourg organise, depuis quelques années et à la même date, un rendez-vous de ses partisans au sommet du Mont Beuvray. C’est un rite moins prestigieux dont le magnétisme pourrait, de surcroît, diminuer encore dans un avenir proche.

            (Mercredi 28 juin 2017

JUPITER

Emmanuel Macron s’est essayé à la boxe, ce dimanche. On a pu voir qu’il avait bien une droite et une gauche. Il a ensuite joué un peu au tennis, son sport favori à ce qu’on dit. Et il a même tâté du tennis en fauteuil avec des champions handisports, une discipline qui paraissait plus difficile, au moins pour lui.

Tous ces exploits ont été réalisés lors de la mobilisation des Parisiens et des sportifs pour la promotion de la candidature de Paris à l’organisation des Jeux Olympiques de 2024. Son entourage laisse dire que le Président souhaite assumer une présidence « jupitérienne »… D’olympien à olympique, il n’y avait qu’un pas.

Mais au lieu d’énumérer toutes les performances d’E. Macron, il serait peut-être plus simple et plus rapide de dire ce qu’il ne sait pas faire. Voilà un homme capable de tordre le bras de Donald Trump à Bruxelles et de tordre le nez de Vladimir Poutine à Versailles. Dans la foulée, il débloque la crise syrienne en levant le préalable du départ de Bachar al-Assad et puis s’en retourne à Bruxelles pour relancer l’Europe à l’occasion de son premier Conseil. Il impose sa conception d’une Europe qui protège et remet sur les rails, soixante-trois ans après l’échec de la C.E.D, l’Europe de la défense.

Il fait tout cela dans presque toutes les langues de l’Union, si l’on excepte le finnois et le polonais. C’est un surdoué.

Autre avantage, qui n’est pas mince, il plaît aux femmes. A la sienne bien sûr et aux électrices, les études sur le vote à la présidentielle l’ont montré. Mais aussi à Teresa May, qu’il console régulièrement de ses déboires, et, plus étonnant encore, à Angela Merkel qui n’est pas réputée pour marivauder souvent. Elle n’a plus d’yeux que pour lui. Il ne reste guère que Martine Aubry pour résister à son charmes ; il n’est pas certain que notre président s’en désole.

Il a d’ores et déjà cantonné le gouvernement dans un rôle d’exécution de ses grands desseins et assigné à l’Assemblée nationale la tâche d’accompagner sans trop discuter les réformes qu’il veut mettre en œuvre. Le Premier ministre doit-il s’adresser à l’Assemblée, le 4 juillet, pour présenter son discours politique générale ? Le Président décide, pour montrer qu’il n’y a qu’une seule tête au sommet de l’Etat, de s’adresser, lui, au Parlement réuni en Congrès, le 3 juillet. Le bon Edouard Philippe n’aura plus qu’à ramasser les miettes.

Et la popularité présidentielle continue à monter alors que, d’habitude, la cote des présidents commence à descendre sitôt après les présidentielles. Puisque tout lui réussit, il faut tout lui soumettre. L’équipe de France de rugby ne marche pas très bien. Il suffirait de remplacer le sélectionneur-entraîneur Guy Novès par Emmanuel Macron. Le niveau scolaire de nos enfants du primaire ne cesse de baisser alors qu’il serait simple de faire, au moins grâce à la télévision, les cours de CM2 depuis l’Elysée. Et ainsi de suite. La France détient enfin la solution à tout.

            (Mardi 27 juin 2017

PETITS NOUVEAUX

Les marcheurs se sont enfin posés. C’était la rentrée des classes anticipée, ce samedi, pour les 308 députés, presque tous nouveaux, de la République en marche.

On avait organisé pour eux un séminaire de prise de contact avec l’Assemblée nationale et avec le travail qui les attend. Qui était ce « on » ? En théorie, et sans être intégriste de la séparation des pouvoirs, il n’appartient ni au Président ni au Gouvernement de prendre, même pour deux jours, des mesures d’organisation des locaux et des moyens du Parlement. Sans doute cette initiative originale reposait-elle sur le cadre du parti LREM. Mais là non plus, les partis politiques ne peuvent disposer de l’Hôtel de Lassay, de la questure ou des salles de travail, au moins aussi longtemps que le nouveau bureau de l’Assemblée n’aura pas été mis en place. Bien, disons que les nouveaux élus ont été touchés par la grâce ; après des élections miraculeuses, l’Assemblée nationale s’est ouverte spontanément.

Malgré les nombreux reportages goguenards de nos chaînes de télévision, amusées comme lorsqu’elles rendent compte des réunions attendrissantes de jeunes délégués que les collèges et même les écoles primaires envoient périodiquement jouer au Parlement Junior avec la complicité du Président de l’Assemblée, nous ne savons pas vraiment en quoi consistait le séminaire.

Avec sa notation religieuse, le mot « séminaire » lui-même semble contredire l’appellation « En marche ! ». Le mot « retraite » ne conviendrait pas mieux car on ne manquerait pas d’évoquer une défaite militaire ou un empiètement sur les futurs débats quant aux grands problèmes sociaux.

Il semble que les élus aient pu profiter d’exposés faits par les ministres sur ce qui allait être, dans l’avenir immédiat, la coproduction législative pour laquelle la position du gouvernement a l’air d’ores et déjà bien arrêtée. Trop ? Mais il y a là une autre difficulté. Si l’on s’en tient aux ministres venus eux aussi du mouvement « En marche ! » aucun n’a jamais exercé de responsabilité gouvernementale, si l’on excepte Jean-Yves Le Drian et Annick Girardin. Néo-députés et néo-ministres auront donc comparé leurs inexpériences respectives.

Ils n’ont pas absolument rien fait. Ils ont aussi élu leur président de groupe. A mains levées, ce qui limite un peu les velléités d’indépendance. C’est ainsi que Richard Ferrand, « exfiltré » du gouvernement a obtenu 306 voix sur 308. Deux abstentions donc. On peut imaginer que le nouveau président a eu la coquetterie – ce n’est rien d’autre – de s’abstenir. Mais la deuxième abstention ? D’où venait-elle ? Qui était l’intrépide ? N’y aurait-il pas là le début d’une fronde, d’une de ces jacqueries dont Emmanuel Macron a appris à se méfier à la lumière des enseignements du précédent quinquennat ?

Au moins ce séminaire aura-t-il permis aux nouveaux députés de faire connaissance puisque la majorité d’entre eux ne s’étaient jamais vus et que leur notoriété personnelle est souvent bien modeste.

Leur rassemblement était à comparer, puisqu’il s’agit de leur popularité, avec un autre événement survenu samedi également, le concert des « Vieilles Canailles ». A 75 ans les Dutronc, Mitchell, Halliday sont beaucoup plus connus à eux trois que nos trois cents députés. Il y a encore du travail pour entrer dans la lumière.

            (Lundi 26 juin 2017

MANŒUVRES

C’était le crime parfait. Il s’agissait d’éliminer du gouvernement l’incontournable François Bayrou qui avait cru nécessaire de réaffirmer sa liberté de parole et dont nous disions, ici même et dimanche dernier, qu’il était le seul caillou restant dans la chaussure d’Emmanuel Macron.

Reconstitution des faits. Dès le lendemain des élections législatives, ce lundi matin, Richard Ferrand organisait lui-même son exfiltration en annonçant qu’il quittait le gouvernement pour prendre la présidence du groupe République en marche ! à l’Assemblée nationale. On demanderait l’avis des députés marcheurs quand on aurait le temps. Pour le reste, l’honneur était sauf puisque, malgré ses difficultés, M. Ferrand n’avait pas été désavoué par son ami président.

Le même jour, pendant la journée de lundi, le Premier ministre présentait, comme c’est l’usage après les élections, la démission de son gouvernement au Président de la République qui l’acceptait et chargeait Edouard Philippe de constituer un nouveau gouvernement devant être annoncé mercredi en fin d’après-midi. Les observateurs les plus aguerris avaient dès lors la puce à l’oreille car le remaniement était initialement présenté comme purement « technique » et portant seulement sur l’arrivée de deux ou trois nouveaux secrétaires d’Etat, ce qui ne nécessite pas 48 heures.

Pour en finir avec la journée de lundi, tous les téléspectateurs ont pu voir le président jupitérien passer sa journée au Salon aéronautique du Bourget qu’il inaugurait en compagnie de sa ministre des armées, Sylvie Goulard, avec laquelle il semblait aller en très bonne intelligence.

Surprise, dès le mardi matin, la même Sylvie Goulard annonçait qu’elle quittait le gouvernement pour pouvoir se défendre librement dans l’enquête judiciaire sur l’usage que le Modem avait fait de ses attachés parlementaires à Bruxelles et Strasbourg. Trois détails méritent d’être relevés. Sylvie Goulard a d’abord quitté le Modem depuis belle lurette. Ensuite, son nom n’était même pas cité dans le dossier de cette enquête, à ce qu’en disaient les spécialistes bien informés. Enfin et surtout, Madame Goulard n’est pas tombée de la dernière pluie. Elle sait parfaitement qu’elle ne peut pas démissionner d’un gouvernement ayant cessé d’exister.

Mais le véritable objectif était ailleurs : il s’agissait d’acculer François Bayrou à la même décision. Après avoir répété tout au long de la journée de mardi qu’il y était et qu’il y resterait, le centriste finissait par laisser dire, dans la soirée, qu’il réfléchissait à une éventuelle sortie.

Dès potron-minet avant-hier, sa décision tombait sous la forme d’une dépêche AFP. Lui aussi quittait le gouvernement. Marielle de Sarnez, ministre des affaires européennes, qui est la commère permanente de François Bayrou annonçait aussitôt qu’elle suivait son patron et qu’elle échangeait son poste de ministre contre la présidence du groupe des 42 députés du Modem. Là aussi, on les consultera quand on y pensera.

C’était déjà une très belle journée pour Emmanuel Macron, débarrassé de l’atrabilaire maire de Pau et du Modem dont il n’avait plus besoin. Mais vers midi, Thierry Solère, député républicain « macron-compatible » de Boulogne (où il l’a emporté, en 2012, contre le parachutage de Claude Géant) annonçait, de son côté, que ses amis Républicains « constructifs » et leurs copains de l’UDI constituaient un groupe parlementaire distinct de celui de LR, un parti tellement riche qu’il pourrait avoir… trois groupes.

Quelle belle opération tactique quand même ! La rénovation politique ? Il faudra patienter un peu.

            (Vendredi 23 juin 2017

MÉLODIES

Il est des événements dont on pourrait presque écrire la chronique par avance tant ils semblent ritualisés. Ainsi de la Fête de la musique, une manifestation qui s’est installée dans notre calendrier civil de façon incontestée en trente-cinq années.

A l’origine, on y a vu un caprice supplémentaire de Jack Lang qui en était le promoteur et n’était jamais en retard d’une innovation. Mais le « caprice » a été progressivement adopté par tous les autres pays d’Europe et par certaines autres nations du monde. Comme si cette fête répondait à une attente, à un besoin.

Un étrange argument s’était également fait jour aux débuts de l’opération. S’il y avait un jour pour fêter la musique, on pouvait en déduire a contrario que, pour le reste du temps, elle ne serait pas au premier rang des préoccupations de nos autorités culturelles. On avait entendu le même raisonnement à propos de la Journée de la Femme. Dans la réalité, il s’est avéré que la Fête de la musique avait un effet d’entraînement et d’émulation sur toutes les pratiques, toutes les disciplines musicales, pour le bien de tous les musiciens.

C’est que la fameuse fête, laissée en bonne partie à l’initiative des groupes privés et donc pas trop encadrée, s’est traduite par une explosion de spontanéité. A tous les carrefours et sur toutes les places de toutes les villes, même les plus petites, ont fleuri des ensembles de musique classique, des groupes de rock, des chanteurs de variétés, des percussionnistes antillais et même des détachements militaires. Au total, un joyeux foutoir où chacun semble trouver son compte.

A vrai dire, cette joie-là vient de loin. Elle est celle du défoulement des grands rites païens où l’on célébrait autrefois le solstice d’été, la journée la plus longue de l’année, le triomphe du soleil. Dans nos régions rurales, c’était, il y a encore peu, les feux de la Saint-Jean qui permettaient d’exprimer ce besoin de lumière. Aujourd’hui encore, les fêtes des Nuits blanches de Saint-Pétersbourg ne nous disent rien d’autre. C’est le 21 juin, et nous laissons remonter de très vieux réflexes d’avant le christianisme.

Mais il demeure toujours une possibilité de surprise avec cette Fête de la musique. Hier, l’inattendu nous guettait au Palais de l’Elysée. L’annonce du nouveau gouvernement ne pouvant avoir lieu, comme à l’accoutumée, sur le perron du Château car la cour d’honneur était occupée, fête oblige, par un orchestre ayant attiré un public nombreux, le secrétaire général de l’Elysée et les journalistes avaient donc pris exceptionnellement leurs quartiers côté jardin.

L’orchestre ? Il distillait de la musique colombienne en hommage au Président de Colombie qu’Emmanuel Macron recevait officiellement. L’homme de Bogota et son épouse étant arrivés à pied par le Faubourg Saint-Honoré, E. Macron et son épouse ont fendu la foule des mélomanes pour aller les accueillir. La Fête de la musique avait imprimé une grande décontraction à une cérémonie très officielle. Tant mieux.

            (Jeudi 22 juin 2017

RÉACTEURS

On l’avait noté dès avant son élection, Emmanuel Macron marchait sur l’eau. Et puis, de sommet en sommet, il avait montré aussi, dans le champ international, qu’il était capable de planer. Sans rapport aucun avec l’appel du 18 joint. Il était donc naturel, et d’ailleurs conforme à la tradition, qu’il vienne avant-hier inaugurer le Salon de l’aéronautique se tenant cette semaine au Bourget.

Il paraît que ce salon sera sobre. Que peut bien être la sobriété dans l’aéronautique ? Le Président est arrivé – là encore, c’est la règle – en avion, un gros appareil lourdaud l’A 400M qui doit remplacer, pour nos militaires, les avions de transport américains ou russes. Il a emprunté ce mastodonte pour réaliser le trajet entre Villacoublay et Le Bourget… Un éléphant pour un saut de puce. Ne cherchons pas la sobriété du côté du bilan carbone.

Mais nous n’assisterons pas aux folles surenchères entre les deux géants de l’aviation civile, Airbus et Boeing, une fuite en avant qui avait marqué l’édition 2015 du salon. Pensez, les deux firmes avaient alors annoncé avoir enregistré, en une semaine, 130 milliards de dollars de commandes. Le transport aérien n’était alors pas encore sorti de la crise et les commandes passées par les compagnies les plus prospères, celles du Golfe et de l’Extrême-Orient, revêtaient un caractère conjuratoire. Pendant les travaux, la fête continue…

Aujourd’hui, le secteur paraît stabilisé. Les compagnies se redressent, si l’on ose dire, et elles sont presque venues à bout des remous sociaux créés par la naissance de leurs filiales low cost. Elles n’ont donc plus aucun besoin de démontrer aux usagers qu’elles ont confiance dans l’avenir. Tout ce beau monde revient à la raison, comme après les éruptions irrationnelles qui caractérisent le marché de l’art contemporain.

Le domaine de l’aéronautique militaire semble s’être également calmé. Pas que tous les besoins soient pourvus ; ils ne le sont généralement jamais. Le climat a changé. Pendant les deux précédents quinquennats, tous les salons tenus au Bourget et tous les grands déplacements internationaux du chef de l’Etat semblaient marqués par une mission aussi obsessionnelle qu’impossible : il fallait vendre le Rafale, magnifique avion de chasse incroyablement trop cher.

Il faut reconnaître à François Hollande et à Jean-Yves Le Drian, son représentant du commerce en chef, qu’ils ont remporté des succès inattendus en obtenant l’achat du fameux Rafale par l’Inde, alors que nous vendions des sous-marins à l’ennemi pakistanais, et par l’Egypte aidée dans son effort financier par l’Arabie Saoudite. Ces ventes étaient inattendues mais également paradoxales. L’exécutif consacrait une bonne partie de son temps et de son énergie à placer les produits du groupe Dassault pour ensuite se faire insulter quotidiennement à la une du Figaro, un autre produit du même groupe. Les éditorialistes du Figaro n’ont cessé de multiplier les attaques en piqué contre les positions de François Hollande. Pas très loyal comme stratégie. C’est un peu le Japon à Pearl Harbor.

Mis à part peut-être le département des drones, il ne devrait pas y avoir d’événement considérable pendant ce salon. C’est au point que le journal Le Monde paraît un peu désoeuvré quand il croit pouvoir titrer dans un cahier spécial Le Bourget. « Le marché des hélicoptères fait pale figure »… Sans accent circonflexe.

            (Mercredi 21 juin 2017