Tous les cinq ans, et parfois plus fréquemment encore, un ministre de l’Education Nationale s’avise qu’il serait bien de remettre l’instruction civique et la morale au programme des écoles. Tout aussi régulièrement, les enseignants répondent qu’elles y figurent bel et bien et n’en ont jamais disparu.

Pour cette fois, c’est le bon Monsieur Chatel qui pousse son couplet moralisateur. Il veut réintroduire l’enseignement de la morale dans les écoles primaires. Il serait bien, selon lui, de pousser les enfants à réfléchir à des catégories aussi utiles que le bien ou le mal, le vrai ou le faux, le respect d’autrui ou l’intérêt de la discipline à l’école comme à l’extérieur. Tout cela est pétri de bons sentiments. On croirait entendre des extraits d’un ouvrage d’André Comte-Sponville. D’ailleurs, Luc Chatel le reconnaît : il s’agit bien d’instaurer dès le cours préparatoire de petits débats philosophiques. L’UMP, qui s’indigne lorsqu’on veut parler de la construction sociale du genre sexuel à des élèves de seize ou dix-sept ans, ne redoute pas de faire enseigner la philosophie dès le cours préparatoire. Passons.

Mais le ministre semble méconnaître la réalité du terrain scolaire. Les maîtres passent une bonne partie de leur temps à enseigner effectivement la morale. Quoi qu’ils en pensent par ailleurs, ils y sont obligés. Dans un long processus d’effacement du principe d’autorité légitime, la société dans son ensemble a abandonné à l’institution scolaire la responsabilité de faire admettre aux jeunes la nécessité de quelques règles de vie commune. Il ne s’agit plus de leçons abstraites autour de vieux proverbes telles que les télévisions nous les ont montrées dans de petits films nostalgiques. La question posée aujourd’hui n’est pas théorique ; les élèves ne sont plus invités à commenter « Qui vole un œuf vole un bœuf » ; ils sont quotidiennement affrontés au racket, au vol bien réel, à la violence et aux divers trafics qui se donnent libre carrière jusqu’à l’abri des murs des écoles.

Chacun peut comprendre qu’à la veille d’une rentrée scolaire s’annonçant difficile, avec sa litanie de fermetures d’écoles et son lot de suppressions de postes d’enseignants, Monsieur Chatel essaie de faire diversion en parlant d’autre chose. Il pourrait parfaitement combiner instruction civique et morale en suggérant aux maîtres de tous niveaux de poser à leurs élèves une question simplissime : pourquoi la République se doit-elle de respecter son école. On pourrait même y rajouter un peu d’histoire des idées religieuses en citant le Talmud : « Le monde est suspendu au souffle des enfants qui vont à l’école ».

Mais il se trouvera bien un chenapan sans morale pour parler des vertus de l’exemplarité en évoquant l’affaire Bettencourt. On lui fera copier cent fois « Je ne lirai pas Chagrin d’école de Daniel Pennac ».