Pour les journalistes, désormais nombreux, s’étant pris de passion pour les titres en forme de jeux de mots, la lourde polysémie du substantif « retraite » est une véritable bénédiction. Les calembours fleurissent. Sur un thème festif : « Retraites sans flambeaux » pour Ayrault. En version militaire : « Le gouvernement bat en retraite sur les régimes spéciaux ». En mode mineur : « Hollande en retrait sur les retraites ». En extension monastique « Séminaire gouvernemental en retraite ». Le filon est inépuisable. C’est du retraitement de texte.

Même si la presse maltraite la retraite pour dérider ses abonnés, chacun voit qu’il s’agit d’un chantier majeur sollicitant toute la boîte à outils du gouvernement, une entreprise susceptible de marquer le quinquennat. Curieusement, tous les responsables, qu’ils soient politiques, patronaux ou syndicats, sont d’accord sur un constat d’évidence : il faut réformer notre système de retraites déséquilibré par la démographie du vieillissement, elle-même aggravée par le chômage. C’est arithmétique, on ne pourra pas différer des bouleversements face aux hypothèques menaçant la solidarité nationale à la française. Au demeurant, la Commission européenne, qui a bien voulu faire mine de ne pas voir nos déficits budgétaires, nous a délivré l’injonction de réformer dare-dare et, quand on n’est ni Madame Le Pen ni Jean-Luc Mélenchon, on ne peut se contenter de demander « De quoi je me mêle ? » à M. Barroso.

Le diagnostic est donc unanime mais personne n’est d’accord sur les prescriptions thérapeutiques. La droite a placé les régimes spéciaux dans son collimateur en oubliant, semble-t-il, la sévère déconvenue de M. Juppé lorsqu’il avait voulu s’y attaquer. Il est vrai que la grosse cinquantaine de systèmes dérogatoires – avec au premier rang des « favorisés », la SNCF, la RATP, EDF-GDF, sans parler des extravagances de la Banque de France – a de quoi heurter l’égalitarisme constitutif de l’âme gauloise. Régimes anachroniques souvent injustifiables, ces caisses de retraite pour bienheureux ne survivent que grâce à la force des sacro-saints droitzacquis. Du reste, un gouvernement de gauche hésite toujours à taper prioritairement sur le cœur de son électorat. Et de façon symétrique, on n’entend pas la droite remettre en cause le régime de retraite des militaires, alors même que l’essayiste François de Closets nous apprend que l’armée française compterait 6 000 généraux en activité pour 50 000 généraux en retraite. On peut vérifier par ces chiffres le pressentiment qu’on avait quant à la guerre moderne : elle tue plus dans la piétaille que dans l’état-major.

Reconnaissons cependant à nos politiques les efforts qu’ils consentent, tous partis confondus, pour ne pas aggraver les problèmes financiers liés à la vieillesse. Ils résistent arc- boutés à toute réforme du cumul des mandats qui les placerait en retraite anticipée. Merci à eux. Ils se sont unis, ces jours-ci, pour rendre hommage à Pierre Mauroy. Ah ! que la gauche était jolie quand elle était de gauche. L’homme avait une belle formule : « La retraite, c’est le patrimoine de ceux qui n’ont pas de patrimoine ».

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