On plane dans le Colorado. La ville de Denver, habituellement peu amusante, se réjouit ces jours-ci de la légalisation du cannabis. Il ne s’agit pas d’une simple dépénalisation comme à Barcelone ou Amsterdam mais d’un contrôle public portant sur la production, la commercialisation est la consommation. Un peu comme les capsules-congés sur nos bouteilles d’alcool ou les étiquettes du monopole d’Etat sur nos paquets de cigarettes, les autorités du Colorado ont apposé leur tampon très officiel sur les circuits du chanvre indien qui financera désormais l’enseignement public. Aux USA, qu’on décrit volontiers comme très répressifs en matière de stupéfiants, une vingtaine d’Etats ont déjà autorisé l’usage médical du cannabis mais pour la première fois c’est son utilisation festive, sans autre prétexte que la détente et la solidarité, qui est reconnue légitime.

S’ils sont puritains, les Américains sont également pragmatiques. Ils observent que les trafics de drogues ne cessent de s’amplifier, que les consommateurs sont de plus en plus nombreux et que la prohibition alimente et finance toutes les autres formes de criminalité. Au Mexique, on considère qu’une des richesses nationales est la frontière avec les Etats-Unis car il n’est pas d’exemple qu’un mur ait été durablement plus fort que la volonté de le franchir. L’extrême violence régnant dans les villes frontalières de Tijuana ou de Ciudad Juárez montre assez la puissance des forces entretenues indirectement par l’idéologie répressive.

L’Uruguay vient de faire le même choix que le Colorado et il accueille à bras ouverts le tourisme de proximité des Argentins venus de l’autre rive du Rio de la Plata pour respirer les vapeurs cannabiques de Colonia del Sacramento. Sans être encore universel, ce mouvement de libéralisation contrôlée est irréversible tant est manifeste l’échec des politiques prohibitionnistes. En France, l’Etat, qui est par ailleurs tenancier de tripot grâce à la Française des Jeux, légèrement proxénète par l’imposition des revenus de la prostitution, bootlegger du trafic officiel d’alcool, dealer de tabac et autres drogues autorisées, reste inflexible : pas question de légaliser le cannabis ni même d’en discuter. Il semble que le pouvoir socialiste ait choisi ce thème comme un marqueur de son sens des responsabilités et de son goût de l’autorité. On a délivré un nouveau certificat de naissance à l’absinthe, la fée verte, mais le ministre de l’Intérieur reste ferme sur le serre-joint sans toutefois empêcher les forces de police de faire connaître quotidiennement, par leurs communiqués de saisie, la valeur des produits dont elles prétendent que le marché n’existe pas. C’est peut-être qu’on redoute l’une des facultés de la marijuana ; elle facilite l’évasion. Madame la ministre de la Culture devrait relire le superbe « Dalva », roman sioux de Jim Harrison dont les protagonistes absorbent pas mal de psychotropes tels que whisky, herbe, peyotl et vin de Bourgogne, et où un Indien Cree pose cette question magnifique : « Que deviennent les histoires quand il n’y a personne pour les raconter ? ».