Même s’il s’entraîne régulièrement et s’il excelle invariablement dans toutes les disciplines sportives – on vient encore de le voir surpasser le dictateur biélorusse Loukachenko sur une patinoire de hockey –, c’est un rude saut à skis que Vladimir Poutine va tenter dans moins d’un mois à Sotchi.

Enorme défi technique tout d’abord. Il n’est pas évident de transformer, à la faveur d’un climat de type continental, une station balnéaire estivale en centre mondial des sports d’hiver. On n’imagine pas Courchevel à Palavas-les-Flots. C’est pourtant le pari pris par les Russes malgré les difficultés rencontrées à Vancouver par les Canadiens. Les J.O. étaient là aussi au niveau de la mer, à une latitude toutefois plus favorable, et la neige n’avait presque pas daigné se montrer. Entre les aménagements de pistes, les téléphériques géants et les canons à neige en batterie comme des orgues de Staline, les Russes ont engagé des sommes pharaoniques pour la réussite de ces Jeux qui doit marquer le grand retour en puissance de la Sainte Russie sur la scène internationale.

Car le deuxième défi se situe dans l’ordre diplomatique. Aussi bien dans le traitement de ses opposants que dans ses relations avec ses voisins géorgiens, ukrainiens ou moldaves, le tsar Poutine s’est attiré les critiques de toutes les démocraties occidentales. L’aggravation des discriminations subies par les homosexuels n’a rien arrangé. Alors l’ours postsoviétique fait chattemite. Un homme d’affaires libéré, deux Pussy Riot élargies, personne n’est dupe mais le régime fait quelques efforts symboliques. Il n’empêche, jour après jour, la liste des dirigeants occidentaux annonçant qu’ils n’iront pas à Sotchi ne cesse de s’allonger. A ce train, la France sera représentée par David Douillet. Pour dire le vrai, il ne nous semble pas que, dans l’histoire des grandes compétitions sportives, le boycott ait jamais fait progresser la cause défendue. Il ne pénalise guère que les athlètes, comme on l’avait vu à Moscou et à Los Angeles.

En outre, les grands pays démocratiques pourraient peut-être se montrer moins sourcilleux à l’égard de M. Poutine. Son troisième défi est en effet intérieur mais nous concerne tous. Il s’agit bien sûr de la menace terroriste islamique pesant sur les Jeux eux-mêmes et sur toute la Russie. Dans la foulée des guerres de Tchétchénie faussement endormies, toutes les républiques russes du Nord-Caucase aux noms imprononçables, la Kabardino-Balkarie ou la Karatchaevo-Tcherkessie pour ne citer que ces deux-là, sont devenus des foyers d’agitation fondamentaliste très actifs. Les salafistes qui y sont majoritaires affichent ouvertement leur projet d’un califat du Caucase. Mais l’influence saoudienne et qatarie se faisant sentir jusque-là en représailles au soutien à la Syrie, les terroristes se sont mis à l’œuvre par une série d’attentats, à Volgograd, au Tatarstan et même en Sibérie, donnant une sorte de réalité à la crainte, feinte ou authentique, de V. Poutine d’une chaîne ininterrompue d’Etats islamiques allant de Sarajevo jusqu’en Chine. Le temps est venu de relire « Hadji Mourat » de L. Tolstoï.