A ne regarder que son éternel sourire et ses yeux d’un bleu juvénile, on oublierait que Jean d’Ormesson est un fieffé réactionnaire. Un oubli d’autant plus facile que l’homme professe une admiration tardive et peu coûteuse pour François Mitterrand. Il a aussi, c’est vrai, remporté quelques victoires micro-politiques, notamment dans la querelle qui l’opposa à Jean Ferrat, ce dernier lui reprochant d’avoir écrit qu’un « air de liberté » flottait sur Saigon avant que la capitale de la Cochinchine s’appelât Hô-Chi-Minh-Ville. Il avait été renvoyé à Beaumarchais, le poète d’Antraigues-sur-Volane estimant que « les maîtres (avaient) encore une âme de valet ».

On ne sait si c’est ce lointain épisode indochinois qui a dicté à notre immortel le plus inoxydable une sortie inhabituellement violente contre Vincent Peillon. Après avoir rendu au ministre-philosophe l’hommage du type rhubarbe-séné que les intellectuels parisiens se donnent régulièrement, Jean d’Ormesson a cité, dans Le Figaro, un passage assez obscur d’un ouvrage publié par V. Peillon pour en déduire que la laïcité ministérielle officielle était imprégnée d’une vision religieuse et donc exprimée – c’est là que le propos est beau – par « un khmer rose » caractéristique du « maoïsme doux ».

Nous avons tous connu les Khmers rouges de Pol Pot et Khieu-Samphân ; ils se sont avérés plus noirs que rouges. On a beaucoup parlé de leur allié vert-de-gris, l’insaisissable Jacques Vergès. Voilà quelques années, l’expression « Khmers verts » désignait les écologistes intégristes du type « fundi » allemand. Plus généralement (aucun mot-valise ici), les Khmers sont jaunes comme beaucoup de leurs voisins. Mais il faut bien admettre que le Khmer rose constitue une catégorie nouvelle de ce kaléidoscope cambodgien. Et un mot bien dans la manière souriante de M. d’Ormesson, c’est-à-dire une vraie vacherie enrobée dans du miel comme on en trouve dans les chansons de G. Brassens.

Qu’il s’agisse du Minitel ou des romans de Barbara Cartland, le rose n’a pas bonne presse, si l’on ose dire. François Hollande lui-même, au moment précis où il semble se défaire de l’indécision, réelle ou prétendue, qu’on lui reprochait, s’éloigne aussi du rose pourtant bien pâle qui colorait sa bannière. Il n’est jusqu’à Miley Cyrus, idole rose bonbon des teenagers pris en otage par les studios Disney, qui ne rejette cette couleur honnie pour se déshabiller dans des rituels sataniques. Disons-le, au risque de peiner Ronsard, le rose est mou. Et Vincent Peillon, dont les idées méritent un peu mieux que cette caricature, apparaît ainsi comme une sorte de chevalier laïcard équipé d’un glaive en marshmallow. Jean d’Ormesson ne devrait peut-être pas ironiser ainsi car seules les roses croient que le jardinier est éternel.