On ne doit jamais transiger sur l’essentiel. C’est en tout cas l’opinion du dirigeant nationaliste polonais Arthur Zawisza qui a déclaré en réponse à une menace de l’Union européenne : « Nous sommes prêts à défendre notre saucisse fumée ». Les technocrates bruxellois, qui ne manquent jamais une occasion de se rendre impopulaires, veulent en effet imposer de nouvelles normes aux charcutiers polonais au motif que la fumaison traditionnelle au bois déposerait trop de goudron.

Or s’il est bien un sujet, avec la supériorité de la vodka nationale sur son homologue russe, où il est interdit de plaisanter en Pologne, c’est la qualité de la charcuterie. On en fait une consommation massive ; elle est à peu près le seul dérivatif au mélange de chou et de pomme de terre qui forme l’ordinaire des repas entre Gdansk et Cracovie. Même dans les bassins miniers français, où vivent encore de fortes communautés d’origine polonaise, on entretient le culte de la saucisse fumée. Dans les magasins spécialisés, on trouve des curiosités telles que le saucisson de viande, sans équivalent ailleurs, ou le boudin qui se mange froid, délicieux au demeurant.

Les Polonais ont raison de s’arc-bouter contre les diktats de la Commission européenne. Le magazine Courrier international nous apprend que la saucisse fumée alimente, pour le dire ainsi, une bonne partie du tourisme de proximité entre l’enclave russe de Kaliningrad et le nord de la Pologne. Plus connue sous son ancien nom de Königsberg, capitale de la Prusse orientale et patrie d’Emmanuel Kant, l’enclave ne produit à peu près rien d’autre que des vestiges militaires d’une guerre froide dont elle n’est jamais vraiment sortie. Coincés entre la Lituanie et la Pologne, ses habitants ont obtenu des facilités pour aller s’approvisionner chez leurs voisins et ils reviennent des plages polonaises qu’ils affectionnent après avoir rempli leurs coffres de voiture de saucisses. Echange de bons procédés, les Polonais vont à Kaliningrad pour y acheter de l’essence et des cigarettes, produits subventionnés par la fédération de Russie et deux fois moins chers que chez eux. Même si l’on peine à se le représenter, l’enclave est une sorte d’Andorre de l’Europe orientale dont les habitants viendraient à Toulouse avec le seul but de se gaver de saucisses. Au vrai, la région de Morteau n’est pas non plus à l’abri d’une invasion suisse. L’inflexibilité polonaise doit nous servir d’exemple. Dans le meilleur des mondes européens, on commence avec la saucisse fumée et ensuite on ne manquera pas de bonnes raisons pour nous interdire, prétexte pris de notre santé, le vin rouge ou l’armagnac.

Si François Hollande veut, comme il en donne des signes, affermir sa stature internationale, il doit impérativement prendre la tête de la croisade pour la saucisse polonaise.

Au reste, les Polonais ont une autre spécialité gastronomique très savoureuse : ce sont des spécialistes de l’anguille fumée, anguille qui se pêche dans les lacs de Mazurie et sur tout le cours de la Vistule. Le grand écrivain polonais Czeslaw Milosz a raconté, entre autres souvenirs, ses parties de pêche en Lituanie dans un ouvrage très remarquable, « Sur les bords de l’Issa ». A recommander à tous les fonctionnaires européens.

Publicités