L’Ukraine est en train de se décomposer sous le regard réprobateur d’une Europe qui se juge impuissante face au pouvoir que Poutine exerce là-bas par le truchement de ses alliés, anciens communistes comme lui. La crise oppose deux camps à la définition paradoxale puisqu’il s’agit, d’une part, des nationalistes pro-européens et, d’autre part, des nationalistes pro-russes. Etranges nationalismes.

En vérité, l’Ukraine a toujours vécu, au moins jusqu’en 1991, une existence collective infra-nationale quoi qu’en disent aujourd’hui ses dirigeants. Quand on parle de l’ancien Etat de Kiev, il ne s’agit, comme à Novgorod ou Vladimir, que d’une des principautés russes qui passeront bientôt sous le joug de Moscou après avoir été, pour l’Ukraine, polonaise et même lituanienne, et mongole encore avant. Comme on était russe blanc dans l’actuel Belarus ou grand-russe à Moscou, on était petit-russe avant d’être ukrainien. Les Romanov, et surtout Pierre-le-Grand, ont mis bon ordre aux velléités d’indépendance des hetmans des groupes de Cosaques éparpillés sur les rives du Dniepr et du Don. Auparavant, pour ce qu’il restait des hordes mongoles, Ivan le Terrible avait écrasé les Tatars, aujourd’hui confinés à Kazan avec une petite colonie résiduelle en Crimée.

Depuis des siècles, l’Ukraine n’est que ce que dit son nom de krajina, un confin aux limites des empires. Si elle a récupéré Sébastopol et la Crimée – et donc la flotte russe de la Mer Noire – en 1954 c’est à la faveur d’un caprice de Khroutchev lors de son avènement, à une époque où l’on croyait l’URSS éternelle. Pour le dire brutalement, l’Ukraine n’existe pas plus aujourd’hui qu’hier. A l’est d’une ligne verticale allant de Kiev à Odessa, dans les bassins industriels de Donetsk et de Dnipropetrovsk, bastions du parti des régions de Viktor Ianoukovitch, on est russophile, russophone et de religion orthodoxe. A l’ouest de cette véritable frontière, dans la partie autrefois polonaise du pays et à l’exception d’un petit cordon sous influence russe le long de la Moldavie, on est catholique, ukrainophone (il paraît que l’ukrainien est aussi différent du russe que le croate du serbe…) et favorable à l’Union européenne. Alors pourquoi ne pas consentir à une partition de l’Ukraine dont le tsar Poutine lui-même s’accommoderait à condition qu’on lui laisse la bande territoriale jouxtant la Transnistrie et qui lui permettra d’organiser ensuite la partition de la Moldavie entre ses morceaux roumanophone autour de Chisinau et russophone autour de Tiraspol ? C’est déjà dans ces parages, rappelons-le, que Trajan avait érigé son mur de défense contre les Barbares. En quoi une telle réorganisation territoriale serait-elle plus choquante que le démembrement de la Yougoslavie organisé entre 1991 et 1999 par l’Allemagne et l’Autriche avec les moyens de l’OTAN ? Odessa, qui eut comme gouverneur le duc de Richelieu agissant pour le compte de la grande Catherine, reviendrait enfin en Europe. Si l’on veut se faire une idée du destin singulier de cette ville, on peut comparer la valeur littéraire des « Contes d’Odessa » d’Isaac Babel et celle de « Au loin une voile » de Valentin Kataev, écrivain officiel appointé par le PC d’URSS.

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