Le survivant est une figure récurrente de la littérature, du cinéma et désormais des séries télévisées. C’est à ce rôle que l’excellent Ernest Moniz, Secrétaire à l’énergie du gouvernement américain, doit une célébrité aussi soudaine qu’inattendue et probablement fugace. Il était en effet, avant-hier, « designated survivor ». Bigre, quèsaco ? Les USA vivaient, ce mardi, à l’heure du traditionnel discours présidentiel sur l’état de l’Union. Un discours très punchy, pour cette fois, puisque Barack Obama y a notamment proposé l’instauration d’un Smic assez élevé, ce qui est outre-atlantique une vraie révolution.

L’importance de ce moment politique est telle que tous doivent y assister : vice-président, ministres, sénateurs et représentants, qu’ils soient démocrates ou républicains. Tous, sauf une personne. Car on s’est avisé, au temps de la guerre froide, que ces diables de Russes étaient bien capables de profiter de ce rassemblement exceptionnel pour envoyer un missile sur Washington et décapiter le Capitole. Dans cette hypothèse, assez peu plausible même sous Staline, Khrouchtchev ou Brejnev, il fallait bien que quelqu’un ou quelqu’une fût chargé (e) d’appuyer sur le bouton de la riposte nucléaire. C’est ainsi qu’on a pris l’habitude d’avoir un survivant désigné.

L’exercice implique un dilemme. Soit on désigne une personne effectivement capable de diriger les USA mais cette éminence est alors privée de discours comme un mauvais élève. Soit on nomme un lampiste en espérant qu’il n’aura aucune responsabilité à exercer. C’est l’option retenue par l’administration Obama et, pendant quelques heures, à toutes fins utiles, Ernest Moniz a été caché dans un abri anti-atomique et protégé par tout ce que les Etats-Unis comptent comme services de sécurité. Puis il est tranquillement retourné à l’anonymat qui lui convient parfaitement.

On pense bien sûr à notre pays où l’Etat oublie de prendre de telles précautions et où l’on a encore vu, l’autre jour, le gouvernement au grand complet assister, dans un strict rang protocolaire et avec le seul droit de hocher la tête, à la conférence de presse présidentielle. La Suisse ou même le Luxembourg aurait très bien pu nous vitrifier à la faveur de cette vacance du pouvoir. Quand on pense aux malheureux ministres qui auraient pu être enfin identifiés par le grand public s’ils avaient été désignés comme survivants, on éprouve un épouvantable sentiment de gâchis. C’était une chance exceptionnelle pour Thierry Repentin, François Lamy, Hélène Conway, Patrice Canfin. Mieux encore, une chance unique pour la pauvre George Pau-Langevin dont le Premier ministre lui-même ne se rappelait plus, lors d’un déplacement en sa compagnie, quel portefeuille lui avait été confié.

Il faudra bien penser à nommer aussi un survivant intérimaire lorsque Didier Deschamps et tous ses joueurs prendront l’avion pour le Brésil. Peut-être Raymond Domenech…

Sur un beau cas de survie prolongée, on pourra lire « La Traque » d’Hubert Liebermann, un thriller où l’on voit un jeune aventurier, électron libre du Mossad, poursuivre au Paraguay, un médecin allemand fou, clone de Mengele, et lui laisser finalement la vie sauve pour mieux gâcher le reste de son existence misérable.

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