Le cadavre de Cecil John Rhodes continue à bouger. Pourtant, l’homme est mort voilà 113 ans après une vie courte – il était dans sa cinquantième année – mais bien remplie. Gouverneur de la province anglaise du Cap, d’abord allié aux Boers puis violemment opposé à eux, il leur fit la guerre pour leur dérober le Transvaal. Il décida même de déporter leurs leaders devinez où… A Sainte-Hélène.

Rhodes est surtout entré dans l’Histoire pour avoir maîtrisé la géographie. Il a en effet inscrit son patronyme dans la toponymie de l’Afrique australe. Après avoir fondé la société De Beers, aujourd’hui encore principal producteur mondial de diamant, il a utilisé sa cassette bien garnie pour financer des expéditions militaires au nord du fleuve Limpopo et créer ainsi la Rhodésie organisée autour de Fort Salisbury. Anglais, conservateur, impérialiste et raciste jusqu’à la caricature, il a longtemps bénéficié d’un statut de héros dans toute l’Afrique blanche de l’apartheid.

Aujourd’hui, la question est de savoir s’il faut conserver ou détruire les statues de cet homme devenu peu présentable. Comme souvent, on inculpe le passé faute de pouvoir régler les problèmes du présent. Les étudiants de l’université du Cap ne veulent plus voir Cecil Rhodes sur son socle. A Tirana, on a mis à bas, en 1991, les statues de Lénine et de Staline qui se faisaient face et vantaient, de leurs voix d’airain, les mérites du Parti du Travail Albanais. Et il n’y a plus de travail en Albanie.

De son côté, la Rhodésie a été divisée en deux Etats indépendants. La partie nord est devenue la Zambie et sa capitale a été transférée de Livingstone à Lusaka. L’affaire a été plus difficile au sud. Les colons anglais tenants du développement séparé, effrayés par la perspective de l’indépendance, se sont regroupés autour de Ian Smith pour proclamer l’autonomie de leur beau pays et l’infantilisme des indigènes. Il a fallu quinze ans de négociations avec Londres et de prétendue rébellion de la Zanu et de la Zapo pour que Robert Mugabe et ses « anciens combattants » parviennent au pouvoir et rebaptisent Salisbury en Harare. On connaît la suite de l’histoire glorieuse du Zimbabwe.

On a souvent comparé ce Ian Smith aux généraux du putsch d’Alger en avril 1961. L’un et les autres avaient rompu avec leur métropole coloniale pour mieux garantir leurs privilèges, pour spolier les natifs de leurs terres et, au besoin, les massacrer. Si l’on veut bien regarder l’Histoire sans nos lunettes modernes, c’est exactement ce qu’ont fait Washington dans l’est américain, Bolivar autour de Carthagène et San Martin sur les rives du Rio de la Plata. La politique a peu à voir avec la morale, beaucoup avec la tragédie.

Pour quelques péripéties de l’histoire rhodésienne ancienne, on peut lire deux petits ouvrages de Guillaume Jan : « Traîne-savane » et « Le Baobab de Stanley ».

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