Le pouvoir exécutif bénéficie enfin d’une majorité d’opinions favorables. A propos du projet de loi sur le renseignement et la lutte contre le terrorisme, 67 % des Français se disent prêts à sacrifier une partie de leurs libertés individuelles pour garantir leur sécurité. Au crépuscule du giscardisme, le Garde des Sceaux Alain Peyrefitte avait déjà concocté une loi dite « Sécurité et Liberté » que la gauche présentait comme la recette équilibrée d’un pâté traditionnel de cheval et d’alouette : un percheron de répression et un oisillon d’émancipation. Joint à l’affaire des diamants de Bokassa, ce texte n’avait pas peu contribué à la défaite du Kennedy de Chamalières.

Bien avant Giscard d’Estaing, Dostoïevski, assez bon connaisseur de la nature humaine, avait noté dans « Les Frères Karamazov » (au chapitre « Le Grand Inquisiteur ») que rien n’effrayait les gens comme leurs propres libertés.

Avec la nouvelle loi, préparée avant les attentats de janvier dernier, le gouvernement veut se donner les moyens de contrer efficacement le terrorisme djihadiste. Rien que de très normal, en fait. On va donner enfin un cadre légal à des techniques de renseignement déjà utilisées par les services de renseignement et popularisées par les séries américaines de nos télévisions. Balises sur les voitures, géolocalisation des suspects et valises « Imsi-catchers » avalant toutes les données des téléphones et des ordinateurs. Tout cela fait partie du quotidien de nos espions, extérieurs ou intérieurs ; la loi ne fait que le reconnaître. On se rappelle les révélations du lanceur d’alerte Snowden. Nous avions appris que les Américains écoutaient toutes les conversations du monde, y compris celles de leurs alliés, le président français, la reine d’Angleterre ou la reine de Prusse. Les pauvres victimes s’étaient plaintes pour la forme, mezza voce. Chacun avait compris, grâce à ces protestations peu convaincues, que tous les grands pays en usaient de même. Et il est vrai que la France, pour ne parler que d’elle, ne fait guère de publicité à ses « grandes oreilles », ces stations d’écoute satellitaire posées comme des champignons entre le Périgord et l’outre-mer.

Mais voilà que la gauche de la gauche, généralement plutôt robespierriste, accuse nos dirigeants d’étrangler les libertés, de préparer un Patriot Act à la française, de priver le juge judiciaire, si décrié par ailleurs, de son rôle de gardien de la Déclaration des Droits de l’Homme. Présenter François Hollande ou Manuel Valls comme une sorte de Little Big Brother est assez drôle quand on y réfléchit un peu. S’il faut choisir – et il le faut – nous serons plutôt de l’avis des Français qui estiment, pour une fois contre Camus, que celui qui veut la fin veut les moyens.

Reste à nous doter de notre Guantanamo. A la suite d’une plaisanterie du Canard Enchaîné, Alain Peyreffite dont nous parlions avait dû démentir jadis le projet qu’on lui prêtait de rétablir un bagne sur l’îlot perdu de Clipperton. Cet atoll du Pacifique donne son nom à un bel essai de Jean-Louis Etienne. Pour tout savoir sur notre futur St Laurent du Maroni.

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