Dans la petite pègre de Santo Domingo, le mauvais coup le plus souvent utilisé ressortit à la prestidigitation. Il consiste à diviser la valeur du dollar par 50. En pratique, on avise un touriste à l’air suffisamment crédule, n’importe quel touriste en somme. On lui propose de changer ses dollars en pesos dominicains à un taux deux fois plus favorable que le cours officiel. Alléchée par le profit inespéré, la victime sort un billet de cinquante dollars et le tend au changeur qui le plie très méticuleusement pour ne plus laisser paraître que la couleur verte avant de le glisser dans sa poche. Le malin fait mine de s’apprêter à sortir la contrepartie en monnaie locale lorsqu’un comparse arrive en criant pour annoncer une descente de police dont l’imminence est renforcée par les coups de sifflet d’un autre larron. L’agent de change, effrayé, ressort le billet plié pour mettre fin à la transaction et s’enfuit en courant. C’est alors que le touriste déplie son bien restitué et c’est un billet d’un dollar. Ni vu ni connu.

C’est à ce tour de passe-passe, assez grossier on en conviendra, que se livre le Trésor américain depuis que Richard Nixon a décidé, le 15 août 1971, de mettre fin à la convertibilité du dollar. Lors des accords de Bretton-Woods, l’ensemble de l’édifice monétaire planétaire – FMI et Banque mondiale – avait été bâti autour du dollar comme pivot puisque les Américains garantissaient la convertibilité permanente de leur monnaie. A tout moment, un détenteur de dollars pouvait en obtenir le change auprès de n’importe quelle banque sur une base inchangée : une once d’or contre 35 dollars américains. Depuis 1971, la valeur de l’once d’or a plusieurs fois dépassé les 1750 dollars, ce qui signifie que l’Amérique se livrait au vilain tour des changeurs de rue de Saint-Domingue. Aujourd’hui, les USA sont le pays le plus endetté du monde, et aussi le plus riche. Pas vu, pas pris.

En accédant aux sommets de l’économie mondiale, la Chine, à peu près dépourvue d’expérience capitaliste, a repris à son compte cette manipulation en la sophistiquant un peu. Elle émet une monnaie en peau de lapin à peu près inconvertible, le yuan, mais elle oblige tous ses partenaires commerciaux à l’utiliser en subordonnant ses achats (voitures, trains, avions, équipements industriels divers ou vins de Bordeaux) à des investissements à réaliser sur le sol chinois. Et le tour est joué. Les Japonais eux-mêmes, lassés de se faire ainsi narguer, ont décidé de laisser filer leur monnaie pour doper leurs exportations.

Grâce à la vigilance allemande, les tenanciers de la Banque centrale européenne auront été les seuls tenants de l’orthodoxie monétaire depuis 2002. L’euro est monté à des niveaux astronomiques quand toutes les autres monnaies s’effondraient. C’est donc ainsi qu’il est devenu 1,5 fois plus cher de produire un Airbus que de fabriquer un Boeing. Frappés par une évidence aveuglante les dirigeants de la BCE se sont enfin décidés à créer de la monnaie pour irriguer l’économie et faire baisser l’euro. Il reste à savoir si les Européens, et les Français en particulier, exporteront plus de crèmes L’Oréal, de sacs Vuitton, de bouteilles de Romanée-Conti et de TGV qu’ils n’importeront de Ford Mustang. Suspense.

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