Toulouse recherche un nouveau Camus. Pour quoi faire ? Pour écrire une nouvelle version de « La Peste » puisque les rats auraient envahi la ville. Le conditionnel s’impose ici tant l’animal, rat des villes en l’occurrence, s’accompagne de noires légendes et provoque, chez ses voisins humains, des phobies irrationnelles. Tout cela est un peu exagéré.

Objectivement, le rat d’égout est beaucoup moins dangereux que le crocodile du Nil, l’ours de Slovénie ou le djihadiste irakien. S’il a propagé jadis la peste bubonique et la leptospirose, alimentant au Moyen-Age les grandes peurs du millénaire, le rat n’est aujourd’hui qu’un hôte indésirable dans les concentrations urbaines. Car il a pris l’habitude de suivre les hommes partout où ils s’installent, y compris dans les endroits les plus désolés et les moins attirants, archipel des Kerguelen, Canal de Beagle, île de Socotra ; on en trouve même en Angleterre. Là où la main de l’homme a mis le pied, la patte griffue du sombre muridé l’accompagne. S’agissant du fléau contemporain, mus norvegicus ou surmulot, il aurait envahi l’Europe en suivant les fourgons napoléoniens lors de la retraite de Russie ; fort logiquement, il a ensuite accompagné l’Empereur jusqu’en son exil de Sainte-Hélène.

Pour cerner l’ennemi, il convient d’abord de le distinguer de ses parents proches. Abandonnons à l’imagerie enfantine la souris domestique et la gracieuse musaraigne, à peu près inoffensives. S’il laboure les prairies de moyenne altitude, le campagnol au nez rond, sorte de marmotte miniature, ne s’attaque presque jamais à l’homme. Faisons litière également de la mauvaise réputation du loir, rongeur rare et sauvage aux mœurs forestières, trop souvent confondu avec le lérot, grand paresseux lui aussi, qui dévaste les vergers mais amuse les soirées d’été avec son très joli masque noir et blanc et son pinceau de poils au bout de la queue.

Le rat noir ayant été pour sa part chassé de nos fermes et de leurs greniers lors d’affrontements homériques avec des hordes de surmulots, c’est bien sur ceux-ci que doit se concentrer, pour en venir à bout, l’ingéniosité humaine. Chats, pièges, poisons, on a tout essayé ; rien n’y fait. La fécondité des rats y est pour beaucoup. Une femelle de rat d’égout porte ses petits pendant trente jours ; elle met bas dix à vingt ratons ; la moitié sont des femelles, comme chez l’homme, elles-mêmes fécondables à l’âge de deux mois. Faites le calcul : si aucun obstacle (intempéries, épidémies, dératiseurs, planning familial) ne se dressait devant cette épouvante, un couple de rats aurait 100.000 descendants au bout de 400 jours… Il est sans doute temps de rappeler que les insurgés de la Commune et les poilus de la Meuse se sont nourris de viande de rat et ne s’en sont pas mal portés. Il faut dire aussi que notre commensal très sociable, inspirateur de La Fontaine, est très facile à apprivoiser et peut donc distraire les enfants pour la plus grande tranquillité des parents. Comme n’importe quel poisson rouge en somme.

Publicités