Une tempête dans un verre de vin. L’année 2016 verra une révolution d’une importance particulière pour la nouvelle Grande Occitanie qui devient la plus grande région viti-vinicole du pays. Il s’agit, en effet, d’appliquer une directive européenne déjà ancienne qui permet désormais l’extension des surfaces plantées en vigne et donne l’autorisation de créer de nouvelles zones viticoles.

Cette décision doit beaucoup moins au réchauffement climatique généralisé qu’au dogme de la libéralisation de l’économie. Le droit de nouvelle plantation ne s’appliquera que pour 1 % des surfaces déjà plantées. On ne devrait donc pas voir apparaître de cabernet scandinave ou de syrah irlandaise ; plus 1 % de 0, ça ne fait toujours pas grand-chose. Pour le reste, et à l’exception du Danemark et de la Pologne, tous les autres pays de l’Union produisent du vin. Même la Belgique et l’Angleterre. Eh oui ! L’augmentation envisagée ne débouchera que sur un surplus de production marginal.

La nouvelle règle permettra d’une part, de mélanger sous l’appellation « Vin de France », les jus d’un même cépage issus de régions différentes, par exemple le merlot de Tarn-et-Garonne-et-Meurthe-et-Moselle, et d’autre part, de commercialiser les jus de chaussette et les pires vinaigres se produisant déjà en Seine-et-Marne ou dans les Côtes d’Armor. Ainsi, de joyeux drilles du Pas-de-Calais ont déjà baptisé « Charbonnay » ou « Blanc des gueules noires » l’épouvantable picrate qu’ils obtiennent sur les anciens terrils miniers de leur riante contrée. Ils n’en seront plus les seules victimes puisqu’ils auront le droit de le vendre. Au total, il ne s’agit guère que de folklore œnologique, comme les vendanges à Montmartre ou à Belleville.

Le laxisme bruxellois vient cependant ruiner, au moins dans leur principe, les efforts que les viticulteurs français conduisent depuis longtemps pour passer de la quantité à la qualité. Ils avaient été bien aidés par le phylloxéra, catastrophe salutaire qui nous avait débarrassés du rouge à rillettes des coteaux du Mans, du pétillant de Haute-Saône et du petit rosé volcanique du Puy-de-Dôme. Ensuite, nous avions dû abandonner, en même temps que l’Algérie, les puissants rouges tachants de la Mitidja. Et puis, les goûts du consommateur aidant, les vignerons du Languedoc et des Corbières avaient, eux aussi, cessé de faire « pisser » à 150 hectolitres par hectare leurs plantations d’aramon largement arrosées. Ils avaient souvent délaissé les structures coopératives pour se réapproprier le travail de cuverie. Il en a résulté l’émergence de belles appellations comme La Clape, Le Pic-Saint-Loup ou l’Etang des Colombes, vins honnêtes et respectables.

C’est ce long progrès, osons le mot cette grande avancée culturelle, que le dogmatisme de la Commission de Bruxelles vient aujourd’hui menacer. Il ne s’agit certes que d’une petite fissure mais elle pourrait devenir une brèche où s’engouffreraient des torrents d’aligoté du Sussex ou de pinot noir de Poznan. Nous aurions, dans ce cas, bu la barbarie jusqu’à la lie. Soyons donc vigilants, enracinés comme des ceps dans les terroirs qui forment notre fameuse identité nationale.