Neuf mois de prison ferme. C’est le tarif extravagant, tout à fait inédit auquel le tribunal correctionnel d’Amiens a sanctionné des faits de séquestration de leurs dirigeants commis par les ex-salariés de Goodyear, autrement dit bonne année ! Il est à noter que ni la firme de pneumatiques ni les deux cadres retenus contre leur gré n’avaient souhaité déposer plainte. Seul le procureur de la République, un magistrat obéissant théoriquement aux instructions de politique pénale du Garde des Sceaux, avait jugé bon de poursuivre les ouvriers et de requérir deux ans de geôle.

Disons-le clairement, les surenchères des leaders de la CGT qui, de Continental à PSA en passant par Goodyear, proclament « On lâche rien » et sacrifient les emplois de leurs « camarades » tout en restant personnellement impunis sont devenus insupportables aux spectateurs lointains qui n’ont pas la chance d’être protégés dans leur vie professionnelle par un statut de délégué syndical. Voilà, c’est dit.

Il reste que le cas de l’entreprise Goodyear est à d’autres égards bien symptomatique. Cette multinationale aurait dégagé, en 2015, plus de 2 milliards d’euros de profit dont 800 millions distribués à ses actionnaires. On pourra toujours raconter, avec Pierre Gattaz et Emmanuel Macron, que seules les entreprises dégageant des bénéfices peuvent investir et créer des emplois, on n’aura fait que renforcer l’argumentation de la CGT : les vrais délinquants ne sont pas ceux qui défendent leur emploi mais bien ceux qui le détruisent. Même les théoriciens du capitalisme pur et dur admettent que « la main invisible du marché » (A. Smith) doit être gouvernée par une sorte de conscience morale. Nous en sommes assez loin.

Certes, dans le cas jugé au tribunal d’Amiens, le directeur de l’entreprise et l’un de ses adjoints avaient été séquestrés pendant trente heures, ce qui avait dû paraître long aux intéressés, moins cependant qu’une dizaine d’années de chômage. Il fut un temps où les tribus (les kabilas) yéménites enlevaient des touristes pour faire pression sur le pouvoir central afin d’obtenir une école ici ou un dispensaire là. Les otages étaient parfaitement bien traités et repartaient du pays avec l’impression d’avoir prolongé leurs vacances pendant un mois… Depuis cette belle époque de « L’Arabie heureuse », les mœurs ont évolué entre Aden et Sanaa. Elles pourraient bien se transformer aussi dans les relations entre ouvriers et patronat.

La colère gronde désormais. Elle s’exprime encore dans le cadre des institutions lorsque d’anciens électeurs communistes s’en vont voter pour le Front national, ce que l’on constate dans tous les bassins industriels sinistrés. C’est, qu’on nous pardonne, un moindre mal. Il n’est pas certain que le mécontentement sera contenu par les urnes s’il vire au désespoir. Notre classe politique est-elle devenue aveugle pour ne pas voir que le libéralisme sans principes et la mondialisation sans foi ni loi appellent aujourd’hui des réponses insurrectionnelles ? On sait, depuis Lénine, que « la révolution vient comme un larron dans la nuit. » Il est donc grand temps de crier « Au voleur ».