Il nous avait promis de « changer la vie ». Il l’a fait : abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, semaine de 39 heures, lois de décentralisation, radios libres, grands travaux. Certes, François Mitterrand n’a pas tout changé de notre vie mais il l’a réenchantée. Il savait, contrairement à Giscard et aux autres énarques qui lui ont succédé, qu’une Nation se nourrit de grands mythes. Depuis 1870 seulement, le combat pour la forme républicaine de l’Etat, puis l’obsession de la ligne bleue des Vosges, et ensuite l’aventure coloniale avec toutes ses ambiguïtés, enfin le mythe de la Résistance qui donnait à voir une France plus héroïque qu’elle n’avait été. Les peuples ont besoin de ces grandes et belles histoires, qui les agrégent comme font les totems dans les sociétés primitives, et qui les rendent plus fiers d’eux-mêmes, plus grands dans ces élans collectifs que la somme de leurs égoïsmes.

Le temps du mythe républicain a peut-être vécu. Les modestes cérémonies de Jarnac pour le vingtième anniversaire de la mort de François Mitterrand ont à peine retenu l’attention des médias. Il est vrai que la période est riche de commémorations, riche jusqu’à la saturation. Aujourd’hui, on va même commémorer la commémoration puisqu’un rassemblement parisien sur la Place de la République veut rappeler la marche du 11 janvier 2015 au même endroit. Notre système spectaculaire se nourrit d’émotions bien légitimes mais aussi de leur mise en scène. Il n’y a plus guère de place pour la raison.

Et François Mitterrand, l’homme romanesque, le florentin complexe, le républicain devenu roi, le séducteur distant, ce président-là était avant tout un être de raison. Il avait forgé la sienne, et sa morale aussi, et son esthétique, dans les épreuves de la guerre, dans les rudes combats de la politique mais également dans la connaissance intime et amoureuse de la France. De la douceur de sa Charente qui, seule, lui faisait aimer Chardonne, de son difficile Morvan d’adoption, de son admiration devant Vézelay ou Cluny, de ses amitiés inaltérables dans le Midi républicain toujours fidèle, de l’altière solitude à Belle-Ile-en-Mer jusqu’à la somptueuse simplicité d’une omelette aux truffes à Suze-la-Rousse, il avait un amour concret de la France et des Français. Il osait résumer ce peuple querelleur, rebelle et turbulent : « Dans l’esprit de chacun, il existe une mémoire de chouan et des rêves de soldat de l’An II ». Son idée de la France n’était pas éthérée, pas abstraite, pas orgueilleuse. C’est pourquoi on peut s’étonner d’entendre aujourd’hui ses héritiers citer plus volontiers le général De Gaulle que celui auquel ils doivent tout.

Cet homme-là, celui que les jeunes appelaient Tonton, avait été forgé par l’Histoire et il l’avait écrite. Qu’on se rappelle la main offerte à Helmut Kohl à Douaumont comme l’engagement de construire une conscience européenne respectueuse de notre passé et porteuse de notre avenir. S’il n’a pas changé la vie, sa mort a changé nos vies. Et nous nous rappelons l’éclair de douleur et d’affection reçu le 8 janvier 1996. Parce que c’était lui, parce que c’était nous. « Dieu, mais que Marianne était jolie… »