Nous avons tous tendance à sous-estimer la Norvège. Depuis que, repliée dans la prospérité que lui apporte le pétrole de la Mer du Nord, elle a refusé, en 1972, d’adhérer à la Communauté européenne, nous ne la connaissons plus que par ce qu’elle exporte. Du pétrole donc et du gaz. Des Vikings et leurs drakkars. Erik le Rouge et Eva la Verte. Du hareng et de la morue. Mais aussi du saumon domestique bourré de farines animales et d’énormes spécimens de ce king crabe que des savants soviétiques avaient imprudemment ramené du lointain Kamtchatka pour l’introduire subrepticement dans la Mer Blanche et la Mer de Barents, d’où il a colonisé toutes les côtes des pays voisins où il prolifère au détriment de toutes les autres espèces marines.

C’est à peu près tout même si l’on n’oublie pas que c’est à Oslo que, chaque année, le jury suédois du Nobel de la Paix attribue son prix prestigieux à n’importe qui ou presque. Pour nous, la Norvège n’est qu’une succession de cartes postales avec un littoral échancré de fjords profonds et visité par des croisières de retraités américains ; et encore quelques troupeaux de rennes vaguement surveillés par des Lapons subventionnés afin de ne plus se déplacer qu’en motoneige ou en hélicoptère. Avec son P.I.B. par habitant, l’un des plus élevés du monde, la Norvège n’est qu’une nation égoïste se désintéressant du reste du monde. C’est à peine si elle fait parler d’elle lorsque le nazi Anders Breivik assassine des dizaines de jeunes socialistes qui pique-niquaient sur l’île d’Utoya, faisant chez nous une victime collatérale en la personne du talentueux et très réactionnaire Richard Millet qui avait cru judicieux de s’offrir un exercice littéraire d’hommage à l’auteur de cette tuerie.

Mais ces jours-ci, les Norvégiens nous ont obligés à dresser l’oreille, à leur prêter attention. Ils détenaient un magnifique monument naturel, un rocher baptisé « Trollpikken », traduisez « Le pénis du Troll ». C’était, dans le Sud-Ouest du pays, du côté de Bergen donc, une excroissance rocheuse imitant de façon saisissante un sexe masculin en érection. La version convexe de « L’origine du monde » de Gustave Courbet, si l’on préfère.

Il se trouve que des malfaisants aux motivations inconnues mais nécessairement troubles ont vandalisé cette superbe protubérance rocheuse. Castration symbolique, l’énorme phallus minéral a été tranché à la base. Un désastre. Une calamité. Une honte.

Heureusement, certains Norvégiens sont encore doués d’un sens civique minimal. Ils ont donc mis la main à la poche (17.000 euros déjà collectés) et à la tâche pour une manipulation d’un nouveau genre. Ils vont réparer le sexe flétri.

Il en va, à vrai dire, de la survie du pays. Avec une superficie de 325.000 km2, la Norvège ne compte qu’un peu moins de 4.500.000 habitants. Il est donc urgent de repeupler. Cette urgence s’impose plus encore pendant l’été boréal où les jours sont interminables. Les couples norvégiens accablés par le soleil de minuit n’ont guère d’autres occupations que d’œuvrer à leur reproduction. Le Trollpikken remplissait évidemment une fonction suggestive d’utilité publique, et il est capital de le remettre en érection. Par tous les moyens.

            (Jeudi 29 juin 2017

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