Rien n’est plus difficile à organiser que la spontanéité. Ce qu’on appelle le naturel résulte d’une longue patience, d’un travail artisanal de très longue haleine. Voilà pourquoi il aura fallu attendre près de deux mois après son élection pour voir le Président de la République fixer son choix sur l’image qui deviendra sa photo officielle pour toute la durée du quinquennat.

La fameuse photographie a vocation à être affichée d’abord dans les quelque 36.000 mairies françaises et dans les autres lieux où le service public se donne à voir dans sa continuité mais aussi dans sa solennité. Il n’est donc pas mauvais que le portrait officiel du Président vienne incarner une République inspirant aux citoyens confiance et respect.

N’oublions pas cependant qu’Emmanuel Macron ne fait rien comme les autres, particulièrement pas comme ses prédécesseurs. Il n’a donc pas voulu de ces photos très posées montrant une éminence altière et cadenassée dans les codes de l’autorité : tenue impeccable, fond studieux de bibliothèque bien rangée, collier de grand maître de la Légion d’Honneur en sautoir. Le genre n’admet guère la fantaisie.

Notre Emmanuel en a décidé autrement. La photo a été prise dans son bureau et suggère que le nouveau président n’a pas de temps à perdre avec des futilités. Il a cependant conservé les deux drapeaux français et européen ; il ne renie pas l’essentiel. Pour le reste, on fait plus que changer de génération, on change de monde. Ni debout ni assis, le Président a posé nonchalamment ses fesses sur le bord de son bureau où il se cramponne de ses mains fermes comme chacun sait.

Mais que fallait-il laisser au photographe le soin de surprendre sur le bureau ? Quels objets pouvaient laisser penser aux citoyens que leur président était sérieux sans être ennuyeux ? D’abord une pendule pour rappeler qu’Emmanuel Macron se donne volontiers comme le « maître des horloges », peut-être sur le conseil d’un de ses soutiens fidèles, ce Jacques Attali qui fut jadis confondu pour avoir plagié Ernst Jünger et son « Traité du Sablier ». Souhaitons que cette pendulette lui rappelle aussi la sagesse de François Mitterrand selon qui « le temps se venge de ce qu’on fait sans lui ».

Pour donner la meilleure image, il faut aussi laisser traîner quelques livres. On n’est pas dans le bureau de Donald Trump. Alors, on aperçoit un tome des « Mémoires de guerre » du général De Gaulle, un recueil de poésie légèrement surannée d’André Gide, « Les Nourritures terrestres » (« Nathanaël, je te raconterai… », et, plus surprenant, un volume de Stendhal avec probablement « Le Rouge et le Noir », le roman préféré du Président. On peut comprendre qu’il ait besoin de se ressourcer, de temps à autre, à la prose marmorienne du général ou aux vers un peu datés de Gide mais pourquoi Stendhal ? Quand on a lu « Le Rouge et le Noir » dix fois, on n’a plus grand-chose à en apprendre. Et si Julien Sorel est un héros particulièrement séduisant, sa fin n’est pas susceptible de provoquer des vocations. Dans ce cas précis, « Le petit Prince » aurait été plus accepté. Bref, ajoutez un stylo et un encrier et la photo est bouclée : notre Président sait lire et écrire.

En observant cet énorme travail pour aboutir à un air moderne et détendu, on pense à ces gens riches et « dans le vent » qui paient très cher pour qu’on déchire soigneusement leurs jeans tout neufs. Enfantillages.

 

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