RÉCHAUFFEMENT

La surchauffe actuelle n’est pas seulement politique. Dans leur cruauté, les humoristes avaient affligé François Hollande d’une réputation de traîneur de pluie. Pas de ces pluies périodiques, mesurées et utiles à l’agriculture mais des averses incongrues comme dans « Le Faiseur de pluie » de Saul Bellow. C’est donc un effet presque mécanique du contraste visible depuis plusieurs semaines ; parmi les innombrables bienfaits répandus sur le pays par la présidence Macron, le constat tient en trois mots : il fait beau.

Excessivement beau, pourrait-on dire puisque la France s’est installée, air chaud du Sahara et anticyclone stationné sur l’Ecosse aidant, dans une véritable canicule. Les températures de 35°C ne sont pas rares dans celles de nos provinces affichant habituellement les ciels grisâtres les plus maussades. Si vous y ajoutez le fameux ressenti, ce que notre subjectivité ajoute à la rigueur du thermomètre, les 40°C s’étalent sur toutes nos régions. Implacables. Etouffants. Dangereux. La France suffoque.

La nuit elle-même n’apporte plus de remède à la trop grande chaleur. Comme à l’époque de l’Algérie française, le pays est réunifié « de Dunkerque à Tamanrasset ». Les personnes âgées et les nourrissons se trouvent les plus exposés aux conséquences néfastes de ces chaleurs débridées. Pour les tout-petits, les parents redoublent d’ingéniosité : une bouteille d’eau est mise à décongeler sous un ventilateur à côté du berceau, un drap humide est tendu devant une fenêtre ouverte dans l’attente d’un improbable courant d’air, des plantes vertes viennent ajouter, sans vraiment rafraîchir, un peu d’Amazonie dans le désert d’Atacama, etc.

Dans les écoles primaires, les enfants sont enfin autorisés, voire encouragés à jouer avec le jet d’eau servant d’habitude aux pelouses. Les lycéens de terminale mal préparés exigent le report en novembre du baccalauréat. Dans les professions les plus exposées, dans le fournil des boulangeries ou dans l’étuve des blanchisseries, les horaires de travail sont aménagés en attendant l’inévitable chômage technique si le phénomène venait à se prolonger.

Pour les aînés, surtout pour les seniors isolés, la grande canicule de 2003 a produit ses effets. La France en avait été moralement refroidie. Désormais, les municipalités les plus bienveillantes envoient des missionnaires au domicile des anciens pour s’assurer qu’ils ne sont pas en train de se dessécher. Les plus ingambes se rendent d’eux-mêmes dans les centres commerciaux où ils savent trouver l’air climatisé ; le journal Aujourd’hui en France a observé ce phénomène à Créteil… au centre Soleil, le trop bien nommé.

Ce pic de chaleur durable a servi de prétexte aux députés de la France insoumise pour leur première transgression, pas vraiment politique celle-là. Profitant de ce que la session parlementaire n’a pas encore commencé, les messieurs de la gauche mélenchoniste ont choisi de ne pas respecter le dress code de l’Assemblée nationale. Ils s’y rendent sans cravate. C’est une des dernières barrières républicaines qui s’effondrent sous le boutoir de ceux qui n’étaient, jusque-là, que des sans-culottes. On comprend mieux aussi pourquoi le Président de la République et le Premier ministre ont choisi de nommer une ministre de l’outre-mer élue de Saint-Pierre-et-Miquelon. Elle serait particulièrement bien placée si la France devait organiser, demain, dans son empire, ses premiers convois de réfugiés climatiques.

Il reste à supprimer, ce 21 juin, malgré la Fête de la musique , les feux de la Saint-Jean, ces grands rites païens saluaient autrefois le retour de l’été.

            (Mardi 20 juin 2017

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PHILO

Peut-on attendre du pouvoir qu’il se limite lui-même ? Ce beau sujet de philosophie n’a pas été soumis à la sagacité des élèves qui passent le baccalauréat. Il n’est pourtant pas rare que les sujets proposés dans cette discipline collent à l’actualité. En l’occurrence, l’actualité la plus chaude était électorale et les observateurs de la chose politique ont été nombreux à rappeler une déclaration faite, voilà quelques semaines, par Emmanuel Macron qui n’estimait alors ni possible ni même souhaitable que le mouvement En Marche ! eût à lui seul la majorité à l’Assemblée nationale. Raté. L’effectif des élus REM est seulement un peu moins pléthorique, moins excessif pourrait-on dire, que ce que les dernières prévisions laissaient craindre ou espérer.

Mais le nouveau pouvoir n’a rien fait pour s’autolimiter. Ça n’est pas dans sa nature. On peut relire les grands auteurs, depuis Machiavel jusqu’au radical Alain, et on y vérifiera que les meilleurs connaisseurs redoutent plus les excès du pouvoir que son excès de modestie.

La philosophie n’est pas encore au programme de réflexion des partis politiques. Nul ne sait ce que leurs « universités » d’été, devenues une figure imposée, peuvent avoir d’universitaire, si ce n’est leur calendrier qui coïncide généralement avec la rentrée scolaire. La conquête du pouvoir est tellement obsessionnelle que sa limitation ne vient pas comme une correction nécessaire de l’objectif principal. Jean-Luc Mélenchon a bien introduit dans sa campagne électorale et apposé sur ses affiches le « fi » grec qui symbolise la philo pour les élèves. On était en droit d’espérer une prise de conscience nouvelle, une véritable tendance conceptuelle, un mouvement de pensée inédit où l’imprécateur de gauche aurait appelé nos concitoyens à la plus grande défiance à l’égard de tous les pouvoirs, en ce compris le sien. Pour le coup, il aurait rejoint Alain.

Mais l’explication était beaucoup plus simple. Sur le conseil, avoue-t-il, de son lieutenant Alexis Corbière, il avait seulement voulu donner un tour un peu plus « intello » au sigle F.I. qui distingue la France insoumise dans les statistiques du ministère de l’intérieur. Le néo-Marseillais cherchait à honorer ainsi la réputation d’homme extrêmement cultivé qu’il a beaucoup contribué à faire connaître. Il le fait par de toutes petites références, un peu comme Jean-Pierre Chevènement qui se donnait jadis des airs de grand connaisseur de l’Histoire en arrivant dans des réunions dont il interpellait les participants avec un tonitruant « Comme disait le maréchal Joffre, de quoi s’agit-il ? »…

On voit qu’on peut revêtir les habits de l’homme cultivé à très bon compte. Notre Mélenchon n’a fait que donner une version un peu plus élaborée que le sigle E.M. qui désigne tout à la fois Emmanuel Macron par ses initiales et son mouvement par son acronyme. C’est assez sommaire. Il ne faut pas attendre de nos responsables politiques, même les plus inspiré, qu’ils viennent trancher la très ancienne opposition entre les platoniciens et les tenants d’Héraclite. Rien ne rend pourtant mieux compte de la pensée du grec d’Ephèse que l’harmonie des contraires mise en scène par le mouvement macronien.

Peut-être la solution viendra-t-elle du nouveau ministre de l’éducation dont la volonté de réformer paraît sincère. Une piste ? Que tous les diplômes de l’enseignement supérieur, qu’ils soient délivrés par des universités, par des grandes écoles ou même par des instituts d’application, soient obligatoirement validés par un certificat d’études philosophiques obligatoire, un certificat qui viendrait nous montrer que tous les futurs dirigeants de notre société ont appris beaucoup de choses mais qu’ils en ont surtout recherché le sens. Chiche !

            (Lundi 19 juin 2017

FUMEUX

La prise de conscience va-t-elle enfin s’opérer ? Nous avons vécu, avant-hier, la journée mondiale sans tabac. Dans l’indifférence générale. Les fumeurs ont fumé sans désemparer et les non-fumeurs ont continué à fulminer sans le moindre effet. On se demande quels buts peuvent bien viser les promoteurs de ces journées. Il existe ainsi des tentatives de mobilisation pour chaque date du calendrier. Pour la gentillesse, contre le gluten, pour la pureté de l’eau, contre le trafic d’armes, pour le bénévolat, contre les aliments trop sucrés, etc. On ne sait plus quoi inventer pour essayer de rendre les citoyens de la planète solidaires. En vain. Il faut bien dire que l’intérêt des habitants du Sud-Soudan pour les maladies cardiaques provoquées par la viande rouge et une alimentation trop riche est nécessairement limité.

Dans le cas du tabac, c’est encore plus flagrant. Tout le monde s’en fiche. Les pouvoirs publics ont beau multiplier les mesurettes, leur politique reste sans impact notable sur la consommation de cigarettes. La dernière tentative, celle des paquets neutres, est à mettre au crédit de Marisol Touraine, ministre sortante de la santé. On a essayé de faire tomber le prestige lié, notamment pour les jeunes, à certains emballages ou à certaines marques. Finie la glorification du cow-boy Marlboro. On nous a montré aussi des images de plus en plus épouvantables de poumons goudronnés, de gorges carbonisées et d’enfants asphyxiés par la fumée de leurs parents. Rien n’y fait.

Et pourtant, les autorités publiques ne cessent de rappeler le coût gigantesque pour la Sécurité sociale du tabagisme. Il est infiniment supérieur aux pauvres recettes fiscales prélevées sur les fumeurs. Il serait donc logique d’interdire le tabac purement et simplement. Mais on hésite, on craint de porter atteinte à la liberté des individus. On a eu moins de scrupules pour rendre obligatoire le port de la ceinture de sécurité alors que, là aussi, le conducteur ou le passager sans ceinture ne faisait de tort qu’à lui.

En vérité, l’attitude de l’Etat est toute d’hypocrisie. Au nom de la morale – qui n’est pourtant pas son affaire – il réprouve tout un tas d’activités dont il ne cesser de tirer profit. Il est tenancier de tripot avec le monopole de la Française des Jeux et les autorisations qu’il accorde aux casinos et au PMU. Il est bootlegger puisqu’on ne peut vendre une bouteille de vin ou d’alcool dépourvue de la capsule-congé vendue par les contributions indirectes. Il est indirectement proxénète puisqu’il impose les revenus de la prostitution. Et il est donc propriétaire de fumeries, comme les vieux chinois de la guerre des concessions, puisqu’il ne se résout pas à interdire le tabac.

Curieusement, le seul sujet sur lequel nos responsables politiques restent fermes, surtout en période électorale, est bien la prohibition du cannabis. Cette politique est un échec complet, tous les spécialistes sérieux en conviennent. Les prohibitionnistes les plus raides, comme les Etats-Unis, reviennent progressivement sur cette interdiction. Mais en France, on se cramponne à l’opinion de quelques vieux médecins selon lesquels les consommateurs de drogues dures auraient presque tous commencé en fumant de la marijuana. Nous avons une révélation scientifique à leur faire : il est désormais avéré que tous les responsables d’accidents automobiles graves ont commencé leur triste carrière en faisant du vélo.

Comme on le dit volontiers ces temps-ci dans les débats politiques, cette argumentation n’est que de « l’enfumage »

Les amateurs de cyclisme qui ont suivi le Tour d’Italie ont pu vérifier récemment que l’Etna se moquait de la réprobation internationale et ne cessait de fumer imperturbablement.

 

INJUSTICE

C’est la renaissance du canard. Au moins, dans le Sud-Ouest où tous les élevages avaient été vidés de leurs pensionnaires pour tenter d’enrayer l’épidémie récurrente de grippe aviaire autrement appelée H5N8.

Il a fallu sacrifier des millions de canetons. Une véritable hécatombe. De façon étonnante, les éleveurs dont les installations étaient souvent indemnes du virus, se sont pliés à l’obligation qui leur était faite et ils ont euthanasié leurs pensionnaires. On n’a d’ailleurs pas entendu les professionnels de l’indignation en faveur de la cause animale protester à cette occasion.

Ces jours-ci, les télévisions nous ont montré les images bien réjouissantes de parquets encombrés par une foule de petits canetons au duvet attendrissant et qui ont hâte d’être gavés dans les règles avant les fêtes de fin d’année.

Il reste que les organisations de consommateurs sont inquiètes car, les mêmes massacres préventifs ayant déjà eu lieu en 2016, elles craignent une hausse des prix du produit-phare de nos réveillons. Comment pourrai-il en être autrement ? Ce sera peut-être l’une des premières épreuves sérieuses pour le président Macron puisque, disons-le, un réveillon français sans foie gras, c’est les Pâques sans chocolat ou l’Oktoberfest de Munich sans bière. Un non-sens, une calamité.

Rappelons tout de même que la maladie ayant frappé nos palmipèdes n’était pas sans précédent. On l’a sans doute oublié mais au début du 20e siècle, vers 1905, une terrible épizootie a frappé toutes les oies grises du Périgord, celles qui précisément fournissent le meilleur foie gras. Le désastre n’a pas touché seulement le Sud-Ouest de la France mais aussi l’Alsace ou s’élabore, de toute éternité, un excellent foie gras et aussi les grandes régions agricoles de l’Europe danubienne, la Roumanie où l’on peut voir les oies grises dandiner comme dans le beau roman « La vingt-cinquième heure » de Virgil Gheorghiu et la Hongrie dont le foie gras s’est taillé une réputation internationale de premier plan. On le produit dans les fermes de la grande plaine de la Puszta mais on l’accompagne d’un vin magnifique venu des collines de l’Est du pays, le Tokay. Ce vin moelleux délicieux est tellement fait pour accompagner le foie gras que les Alsaciens ont cru pouvoir emprunter son nom pour désigner leur pinot gris, un médiocre vin blanc sec. Il a fallu un siècle de batailles juridiques mais les Hongrois ont eu gain de cause : ils sont seuls autorisés à utiliser l’appellation Tokay.

Mais revenons aux oies ; elles avaient donc disparu de toute l’Europe. La solution est venue de là où l’on ne la cherchait pas, de Madagascar. Lorsque la France avait dépêché le corps expéditionnaire de 1897-98 pour tâcher d’imposer à la royauté mérina le respect du double traité de protectorat qu’elle avait accepté en 1885 et en 1895, le ministre des colonies, bien avisé, avait fait accompagner les soldats par des « colons » au sens strict du terme, c’est-à-dire des paysans sans terre mais riches de leur savoir-faire et auxquels on avait promis des concessions foncières dans les hauts plateaux malgaches. Ceux qui venaient du Gers ou de la Dordogne avaient bien sûr amené quelques couples d’oies qui devaient s’épanouir et se reproduire au bon air de Madagascar. De là suivit la production d’un excellent foie gras dont la tradition perdure et celle d’un vin doux le Betsiléo jaune, seul vin malgache buvable.

Réimplantées dans leur métropole oubliée, les oies de Madagascar devaient sauver la production nationale de foie gras. C’est sans doute ce qu’on appelle les bienfaits de la colonisation.

 

MÈRE VEILLE

La Fête des mères est-elle sacrée ? Peut-être pas mais elle est immuable. En 1968, il avait fallu rien moins que le début d’une révolution pour qu’un timide communiqué des unions de commerçants de détail reporte à des temps moins troublés une célébration familiale nécessitant, par sa nature même, le calme et l’harmonie. Malgré le retour à l’ordre gaulliste, la Fête des mères n’avait pas été remise au calendrier mais on avait bien vu au moins par ce communiqué qui l’organisait et à qui elle profitait.

Cette année 1968 était, à vrai dire, à bien des égards exceptionnelle. En Bourgogne, les conditions climatiques avaient été tellement mauvaise (c’était bien avant Nicolas Hulot) que les professions viti-vinicoles avaient décidé, sans aucun profit politique pour le coup, de ne pas accorder son millésime à cette récolte aigrelette. Si l’on vous propose un premier cru de Pommard 1968, méfiez-vous, c’est un faux.

Rien de tel cette année. La Fête des mères s’est déroulée sous un soleil de plomb et donc sans aucun nuage. Inutile de faire, pour s’en moquer comme toujours, l’inventaire de ces cadeaux attendrissants que les enfants, vigoureusement aidés par leurs institutrices, préparent pour leurs mamans. Un dessin, une fleur, un petit poème, c’est l’offrande la plus modeste qui est la plus précieuse. Pour les présents plus coûteux, qui d’ailleurs révèlent de l’inégalité là où l’on ne devrait pas en voir, les gosses s’adressent aux papas, priés, c’est bien leur tour, de dire merci eux aussi.

Notons à leur propos que la Fête des pères est totalement passée de mode. C’est à peine si on la souhaite dans quelques familles attachées aux traditions. Mais elle a été tellement marginalisée qu’il faudra bientôt lui ôter une majuscule désormais imméritée.

Quand tout cela aura été dit, viendra quand même la question essentielle, qui est sociale et politique : si l’on fête toutes les mamans, quelle Mère entend-on mettre à l’honneur ? En cette journée, c’est une mère-type qu’il s’agit de valoriser.

On y voit plus clair quand on se rappelle que la Fête des mères, dont on pourrait penser qu’elle a toujours existé, a été instituée par le maréchal Pétain, la devise de l’Etat de Vichy étant « Travail-Famille-Patrie ». Pour le travail, celui du père se fait à l’extérieur tandis que les tâches de la maman sont dans le champ domestique. C’est bien la mère au foyer à qui l’on a voulu rendre hommage. Une maman avec beaucoup d’enfants (il existe même des médailles proportionnelles au nombre de marmots), avec pas trop de diplômes puisqu’on ne peut pas tout faire, une maman mariée pour l’éternité et surtout pas divorcée, encore moins célibataire ou homosexuelle, bref une maman façon Manif’ pour tous.

Les familles recomposées ou, pire encore, mal constituées sont priées d’aller se faire récompenser en d’autres lieux et d’autres occasions toujours encadrées par les bolcheviques des pouvoirs locaux ou nationaux. La Fête des mères, la vraie, n’est pas faire pour les tricheurs et les révolutionnaires.

On comprend que l’archétype de la maman dans la vision pétainiste est évidemment la Mère-Patrie, celle dont la bonté ne se dément jamais et dont l’autorité ne se discute pas plus. Il faut avoir vu sa statue, le gracieux quoique colossal édifice de cette Mère-Patrie tel qu’il se dresse sur les bords de la Volga, pour comprendre que la Fête des mères n’est pas un sujet de plaisanterie. Pour comprendre aussi la haine brûlante de ces gauchistes hurlant, à Paris avant le deuxième tour de l’élection présidentielle, « Ni Marine ni Macron, ni Patrie ni Patron ! ». Tout est dit.

 

JEUX DE MAINS

Et si le sort du monde se jouait désormais au bras de fer ? Depuis jeudi, les journaux et les télévisions ne cessent de nous décrire ou de nous montrer la désormais fameuse poignée de mains entre Donald Trump et Emmanuel Macron pour leur première rencontre lors de l’ouverture du sommet de l’OTAN.

Au ralenti, la scène évoque autant les films de Clint Eastwood que ceux du meilleur Alain Delon. Le spectateur se retrouve entre un western à peine urbanisé et un face-à-face de comptoir mal famé.

Sans doute prévenu du goût déjà affiché par le nouveau cow-boy de la Maison Blanche pour les poignées de mains viriles, notre président s’est préparé et il résiste avec le sourire à l’entreprise de broyage de phalanges. Surpris et amusé, l’autre veut abréger mais Manu la main froide ne l’entend ni de cette oreille ni de ce poignet. Il prolonge et serre un peu plus fort. Trump ne sourit plus ; il veut se dégager mais n’y parvient, après une dizaine de secondes, que par la longanimité du Français.

Un nouvel équilibre transatlantique vient-il d’être instauré ? Peut-être pas encore mais il est vrai que cette journée bruxelloise et les deux jours suivants consacrés, dans le cadre sicilien de rêve de Taormina, au sommet du G7 vont être dominés par les images de cet échange original. Même dans le langage ultra codé du Quai d’Orsay, il n’y a pas encore de termes appropriés. On est au-delà du dialogue « franc et direct » qui désigne habituellement les engueulades vues par les diplomates. C’est l’épreuve physique et il faudrait emprunter au lexique des vestiaires de rugby… On avait parlé des « premiers pas » d’Emmanuel Maron à l’international et il marche sur les mains.

Les commentateurs se rappellent alors que, dans le curriculum-vitae diffusé à l’occasion de sa nomination à Matignon, le nouveau premier ministre Edouard Philippe avait signalé, parmi ses loisirs, la pratique de la boxe, ce qu’on n’attendait guère d’un ami d’Alain Juppé. Depuis qu’elle nous a apporté quelques médailles olympiques, la boxe a cassé son image faire de débiles cabossés managés par des Messieurs Ramirez douteux dans des arrière-salles enfumées. Elle a redressé son blason pour redevenir « le noble art ». C’est peut-être là que se trouve la clef de la nouvelle alliance en marche : poings et biceps.

Dans ce contexte, l’accord affiché entre le président français de 39 ans et le premier ministre canadien de 42 ans ne peut qu’intriguer, avant de les inquiéter, leurs aînés. On parle d’ailleurs d’un prochain retour de Matteo Renzi aux affaires italiennes. Les « gueuletonneurs » du type J.C. Juncker, le Luxembourgeois, qui ont l’habitude de mitonner des accords politiques lors de banquets sans fin et d’arroser les compromis avec des digestifs locaux vont devoir réviser leurs méthodes, par exemple en lisant « Le Combat du siècle » de Norman Mailer sur l’affrontement entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa.

Vladimir Klitschko, champion du monde des poids lourds, et son frère Vitaly champion du monde avant lui, s’étaient présentés sans succès aux élections ukrainiennes. On les avait vus venir. Ils n’avaient pas d’autres arguments que physiques… Il en va tout autrement avec Vladimir Poutine, boxeur, nageur, tireur d’élite, parachutiste et, par ailleurs, tsar de toutes les Russies, ce Poutine que notre président a rencontré aujourd’hui. Aux toutes dernières nouvelles, ils n’en seraient pas venus aux mains.

 

 

EMBALLAGE

Ce pays n’en finit pas d’innover. On le voit chaque année lors du concours Lépine où se confrontent les imaginations les plus débridées. Et chaque jour à la Société des gens de lettres où les apprentis écrivains déposent le titre et parfois le manuscrit complet de leurs œuvres en gestation. Dans les deux cas, Foire de Paris ou dépôt des premiers romans, on trouve le meilleur comme le pire. Et que dire du champ politique où la France invente depuis quelques mois des approches totalement nouvelles de la chose publique. Inventons, citoyens ! Marchons, marchons !

Mais voilà que surgit une invention à laquelle nul n’avait pensé : une entreprise gardoise propose… des cercueils en carton. Dans un secteur, celui des obsèques, où l’on a l’impression trompeuse de côtoyer l’éternité, Madame Sabatier, patronne de « AB Crémation » fait la promotion de la plus grande précarité. Avec une double argumentation. Ecologique d’abord puisque tout dans le nouveau cercueil, y compris les poignées, disparaît au feu de l’installation spécialisée ; le défunt n’encombrera pas le sous-sol au moins avec ses accessoires de voyage. Puisqu’il s’agit seulement de la crémation, on peut voir une logique dans cette disparition de ce qui n’est pas essentiel.

Le deuxième argument de Madame Sabatier est économique. Les familles hésitant souvent entre le chêne, cossu, résistant, coûteux, et le sapin, fragile, peu démonstratif et bon marché. Mais enfin, s’il ne s’agissait que de faire un feu de bois, il n’y aurait pas de quoi justifier les écarts de prix énormes entre les deux essences. De son côté, le cercueil en carton est particulièrement abordable : 300 euros, nous dit-on, pour le premier prix ; 700 euros au maximum pour une version « personnalisée » dont on peine à voir l’intérêt si l’on se rappelle la fugacité de la cérémonie.

Au-delà de ces arguments de raison, faut-il chercher dans le domaine métaphorique une justification de cette invention révolutionnaire ? A la fête foraine, faire un carton signifie réussir un beau tir groupé à la carabine pour rire. Les cinq balles au cœur de la cible vous valent de gagner un bel ours en peluche ou un magnifique baigneur en celluloïd. La référence au carton réussi est indiscutablement positive. Dans le langage courant, faire un carton est pratiquement l’équivalent de faire un tabac, c’est-à-dire bien jouer. Positif, là encore.

Nous venons de vivre une période où l’expression faire ses cartons revêt un tout autre sens. C’est à un signe qui ne trompe pas que les journalistes spécialisés jugent le sérieux d’une rumeur de remaniement gouvernemental : les conseillers des ministres font leurs cartons. On laisse dans le bureau qu’on abandonne tous les papiers dépourvus d’intérêt ; le successeur n’aura pas besoin de remercier. On détruit à la broyeuse-lacéreuse les dossiers très confidentiels qui pourraient avoir des conséquences néfastes s’ils tombaient entre de mauvaises mains. Autrefois on les brûlait, ce qui est une méthode plus sûre ; on a vu dans le film « Argo » que la lacération la plus scrupuleuse ne décourage pas toujours les curieux.

Enfin, on range dans des cartons à emporter quelques objets personnels (photos de famille, cadeaux reçus, livres pas lus) et surtout les dossiers qui pourront être utiles dans l’avenir, dans une deuxième vie. Ce carton-là est à l’opposé de celui de Madame Sabatier. Il symbolise le développement durable.

Mais dans tous les cas – c’est vrai aussi du carton de six ou douze bouteilles d’un grand cru – l’emballage ne vaut pas par lui-même mais par ce qu’il contient.

 

TANDEM

Voici une toute nouvelle version de la croisade des Albigeois. Une version inversée, pourrait-on dire. Pour la deuxième année consécutive, deux jeunes Afghanes sont venues de leurs hauts plateaux natals pour participer à « L’Albigeoise », épreuve réputée de cyclotourisme. En 2016, Masomah, 20 ans, et sa sœur Zahra, 19 ans, s’étaient classées aux 2ème et 3ème places de cette compétition.

Pour cette fois, elles avaient envisagé de faire mieux mais, allez savoir pourquoi, les autorités afghanes ne leur ont pas vraiment simplifié les conditions d’entraînement pas plus qu’elles n’ont aidé leurs efforts d’équipement. Nos cyclistes étaient condamnées à aller à pied.

Au lieu de continuer à prêcher dans le désert chez elles, les deux jeunes femmes ont abandonné, au moins pour un temps, ce prosélytisme ingrat et sont passées à la vitesse supérieure. Elles sont revenues en France mais, cette fois, avec toute leur famille installée en Bretagne et elles ont abandonné leur club de Kaboul pour adhérer à Albi Vélo Sport dont elles sont désormais licenciées.

Si l’Afghanistan veut bien jouer le jeu, elles devraient représenter leur pays aux prochains championnats du monde de cyclisme car la concurrence n’est pas très rude dans leur équipe nationale. Elles pourraient de la même façon s’aligner lors des futurs Jeux Olympiques et nourrir là quelques espoirs de médailles.

Elles sont certes obligées de faire quelques concessions à la religion musulmane et donc au code vestimentaire des sportives afghanes même s’il est imprécis dans leur cas puisque le vélo est interdit aux femmes. Elles courent avec des foulards noirs qui ne dissimulent pas leurs charmants minois et avec des pantalons de survêtement bien couvrants. En cette époque de canicule printanière, leurs vêtements sont un peu chauds mais ils permettent encore de pédaler. Par ailleurs, elles ont reçu de superbes maillots aux couleurs albigeoises peu conformes avec les prescriptions des talibans.

Nous leur souhaitons plein succès dans leurs entreprises européennes.

Et nous attendons maintenant leurs consoeurs des autres disciplines. On a déjà vu que les tenues vestimentaires trop rigoureuses n’étaient pas très propices à de grandes performances en athlétisme où les sprinteuses du Golfe ou d’Iran se traînent très loin des meilleures.

Mais c’est dans les sports nautiques et sports de glisse que ce handicap reste le plus rédhibitoire. Les nageuses afghanes ne sont sans doute pas naturellement moins douées que leurs homologues australiennes ou américaines. Mais comment le démontrer si on n’a pas le droit de se montrer. Dieu et son prophète seraient-ils vraiment affaiblis si les télévisions nous donnaient à voir une épaule ou une cuisse venue de Kandahar ?

Sur ces questions, nous partageons l’avis du Comité olympique international : tout vaut mieux que le boycott. Même si les tenues des sportives musulmanes ne sont pas très appropriées, ces jeunes filles ouvrent une brèche. Nous devons les encourager même en sachant qu’il faudra attendre longtemps avant de voir se développer le patinage artistique en Afghanistan.

 

MULTILINGUE

La France est décidément sur tous les fronts diplomatiques. Sur le front linguistique notamment.

Les journalistes politiques français s’amusent de l’étonnement de leurs collègues américains découvrant que le Président Macron parle plutôt mieux l’anglais que le président des Etats-Unis. Il est vrai que, sans être soi-même très agile en anglais, on devine facilement que le nouveau président français doit le pratiquer de la manière la plus chic, celle d’Oxford probablement avec aussi un lexique plus riche que celui de Donald Trump.

On sait qu’Emmanuel Macron est également à l’aise avec le latin. D’abord parce qu’il a proposé de rétablir l’enseignement des humanités au lycée. Mais aussi en raison des interviews  que la presse a sollicitées auprès de tous ses anciens enseignants. En se rappelant de façon attendrie l’excellent élève qu’il avait là, son professeur de latin avait confié  qu’il n’hésitait pas, lorsque le besoin d’un peu de repos le prenait, à demander au jeune Emmanuel de terminer le cours à sa place.

Pas très utile, le latin, dira-t-on peut-être, au moins pour les sommets diplomatiques. Et l’on aura malheureusement raison. Cette belle langue morte gît dans son linceul tissé par les auteurs classiques. Cette fin n’était pas inéluctable. En créant l’Etat juif, ses dirigeants ont estimé que la résurrection de l’hébreu était la seule manière d’éviter le syndrome de Babel compte tenu de la diversité d’origines des migrants arrivant en terre promise. Soixante dix ans plus tard, l’hébreu, discipline scolaire obligatoire, revit en Israël.

Pour l’Europe, ses promoteurs ont voulu respecter la diversité des langues, cinq à l’origine. Avec vingt-sept membres dont les trois pays baltes, la Finlande, la Grèce, Malte et demain l’Albanie, c’était une impossible gageure, un pari intenable. Plutôt que de se résigner au règne du basic english d’aéroport dans toutes les institutions communautaires, il aurait été bien préférable de faire revivre le latin. Occasion manquée.

Pendant que le Président Macron se préparait à son dialogue de sourds avec Donald Trump aussi bien au sommet de l’OTAN qu’au G7, nous avons eu la surprise de voir Bruno Le Maire rendre visite à son collègue allemand, le très strict Wolfgang Schäuble et lui tenir un impeccable discours dans la langue de Goethe. Nos partenaires doivent être bien aise en découvrant cette facilité nouvelle de nos dirigeants. Cela doit les changer de Nicolas Sarkozy qui avait déjà de la peine avec sa propre langue.

S’agissant du français, nous savons tous que, là encore, le jeune Emmanuel Macron a bénéficié de l’attention de ses professeurs. M. Bayrou, pour sa part, est agrégé de grammaire et a été ministre de l’Education nationale. Même s’il a beaucoup de défauts, il a la qualité d’écrire ses livres lui-même. Plutôt bien.

Nous voilà donc convenablement armés. C’est toutefois une chose d’être compris et c’en est une autre d’être suivi. On devrait voir prochainement, à propos de la lourde réforme du Code du travail, qu’il ne suffira pas à MM. Macron et Philippe de parler un français très châtié pour être entendu par la CGT dont les dirigeants déclaraient volontiers hier : « Nous n’avons pas été concertés »… A suivre.

 

           

DÉSORIENTÉ

Même s’il est peu démonstratif, l’escargot est un animal très sympathique. Timide, voire craintif, il n’en est pas moins sociable et s’attroupe volontiers avec ses congénères à la première goutte de pluie. D’un naturel pacifique, il ne fait de tort à personne. Il est en outre très agréable à déguster s’il est accompagné d’un beurre aillé et persillé. Bref, si les zoologistes voulaient bien classer les animaux en fonction de leur tempérament et non pas à raison de leurs seules caractéristiques physiques, l’escargot serait l’exact opposé du chacal.

On dit de lui qu’il s’agit d’un gastéropode car son système alimentaire – de l’ingestion à l’expulsion – est situé dans son pied. C’est l’escargot qui est à l’origine de l’expression humaine « J’ai l’estomac dans les talons » qu’utilisent les personnes affamées.

Il est également très joli. Doté de beaux yeux, il les porte au bout de ses deux longues cornes ; les deux petites lui servent à s’orienter au sol et à distinguer la laitue, dont il raffole, du pissenlit. Au lieu d’aller nu comme un ver ou comme une bête limace, il se déplace en portant sa maison, une élégante coquille hélicoïdale comme on en voit chez le nautile ou le bigorneau. Cette coquille a une caractéristique quasi universelle : elle se développe du centre vers l’extérieur dans le sens des aiguilles d’une montre, de la gauche vers la droite.

C’est ainsi. Qu’on n’y voie pas d’orientation politique ; il s’agit d’une disposition pratique et elle est vitale. Car les organes sexuels de l’escargot sont également situés dans son pied. C’est bien le cas d’utiliser le pluriel puisque, parfait hermaphrodite, notre hélicidé porte à la fois un pénis et un utérus ce qui lui permet de se reproduire avec n’importe quel autre escargot, à la seule condition que l’individu rencontré soit, lui aussi, doté d’une coquille enroulée vers la droite.

Or les scientifiques anglais de l’université de Nottingham s’intéressent actuellement à un cas rarissime, celui de Jeremy, escargot d’exception dont la coquille est orientée à gauche. Il n’existe semblable anomalie que chez un escargot sur un million d’autres parfaitement conformés. On imagine les affres de Jeremy, porté au coït comme tout un chacun, si l’on ajoute à cette terrible réalité statistique le constat élémentaire de l’extrême lenteur de déplacement de l’escargot. On peut dire, en résumé, que le nôtre n’est pas près de trouver l’âme sœur.

Quelle importance ? demanderont quelques cyniques. Ce sont pourtant les mêmes qui s’émeuvent des difficultés des couples de pandas. On sait que cette espèce est menacée, non par la cupidité des trafiquants d’ivoire comme pour l’éléphant ou par les fantasmes de la médecine traditionnelle chinois, comme pour le rhinocéros. Dans ce cas, c’est la léthargie de la libido du panda mâle qui est en cause. Il n’aurait d’envie sexuelle que tous les six mois, ce qui est bien peu. Encore faut-il que Madame Panda n’ait pas la migraine…

A mille lieues de cette froideur, les savants anglais cherchent une solution. On sait que rien des malheurs du monde n’est étranger à l’Angleterre, surtout pour tout ce qui circule à gauche. Ils ont lancé un appel sur Internet pour trouver d’autres escargots gauchers. Pour l’heure, ils en ont déniché deux, si l’on peut dire. Mais ces deux-là, pas gênés, s’accouplent sous les yeux de Jeremy qui ne manifeste pas d’intérêt particulier.

Peut-être préoccupé par la croissance démographique excessive de son espèce, sans doute artificiellement dopée par les héliciculteurs, Jeremy organise une opération escargot.